Devoir de Philosophie

Victor HUGO, Notre-Dame de Paris

Extrait du document

C'était une merveilleuse grimace, en effet, que celle qui rayonnait en ce moment au trou de la rosace. Après toutes les figures pentagones, hexagones et hétéroclites qui s'étaient succédé à cette lucarne sans réaliser cet idéal du grotesque qui s'était construit dans les imaginations exaltées par l'orgie, il ne fallait rien moins, pour enlever les suffrages, que la grimace sublime qui venait d'éblouir l'assemblée. Maître Coppenole lui-même applaudit ; et Clopin Trouillefou, qui avait concouru, et Dieu sait quelle intensité de laideur son visage pouvait atteindre, s'avoua vaincu. Nous ferons de même. Nous n'essaierons pas de donner au lecteur une idée de ce nez tétraèdre, de cette bouche en fer à cheval, de ce petit oeil gauche obstrué d'un sourcil roux en broussailles tandis que l'oeil droit disparaissait entièrement sous une énorme verrue, de ces dents désordonnées, ébréchées çà et là, comme les créneaux d'une forteresse, de cette lèvre calleuse sur laquelle une de ces dents empiétait comme la défense d'un éléphant, de ce menton fourchu, et surtout de la physionomie répandue sur tout cela, de ce mélange de malice, d'étonnement et de tristesse. Qu'on rêve, si l'on peut, cet ensemble. L'acclamation fut unanime. On se précipita vers la chapelle. On en fit sortir en triomphe le bienheureux pape des fous. Mais c'est alors que la surprise et l'admiration furent à leur comble. La grimace était son visage. Victor HUGO, Notre-Dame de Paris

« De ce personnage hors du commun qu'est Quasimodo, le sonneur de cloches de Notre-Dame, Victor Hugo fait un portrait original par la structure, par l'accumulation de traits et d'images dénotant la laideur et par tout un réseau de connotations. D'abord, le passage tout entier converge vers la dernière ligne. Après avoir opposé Quasimodo à ses concurrents, le narrateur provoque un effet de choc en révélant que la grimace n'est pas chez lui l'effet passager d'une contorsion, mais l'expression permanente de sa physionomie. La surprise du lecteur est d'autant plus grande que l'auteur oppose fortement, à grand renfort de termes laudatifs (cet idéal du grotesque, sublime, éblouir, acclamation, triomphe), l'admiration des spectateurs pour ce qu'ils croient un exploit... et une réalité fort sombre : un rictus indélébile imprimé sur la face du sonneur de cloches. Ainsi les cinq mots de la dernière phrase effacent tout sentiment d'admiration pour laisser place à l'horreur. Pour suggérer cette incommensurable laideur, Victor Hugo note le caractère anguleux des traits par un adjectif emprunté à la géométrie (tétraèdre), le gigantisme par des termes emphatiques (énorme) et des comparaisons (comme la défense d'un éléphant, comme les créneaux d'une forteresse), l'asymétrie par une longue antithèse entre l'œil gauche et l'œil droit, l'irrégularité par des épithètes inattendues (désordonnées, calleuse, fourchu). Mais il la tempère aussi par une réflexion sur l'étrange assemblage de malice, d'étonnement et de tristesse, trois sentiments qui rappellent que le héros appartient à l'espèce humaine. Enfin le texte s'enrichit de connotations et de non-dits, qui font passer de la laideur à la monstruosité. D'abord la couleur rousse des sourcils (et des cheveux) et, plus encore, le menton fourchu sont tous deux des signes diaboliques. En outre, Victor Hugo donne à entendre plus qu'il ne dit, laissant entrevoir ainsi un abîme de laideur grâce aux oppositions entre Quasimodo et ses rivaux - il atteint un degré de hideur que nul ne saurait dépasser - et surtout à la prétérition* : l'auteur ne feint de se dérober devant la difficulté de ce portrait (Nous n'essaierons pas de donner au lecteur une idée de...) que pour le détailler plus longuement ! Par ce portrait, Victor Hugo excite tout à la fois l'intérêt du lecteur pour un héros hors du commun et sa pitié pour un homme d'une laideur repoussante et pourtant doué de sensibilité. Fasciné par l'anormal, Hugo reprendra le motif du rictus grotesque en 1869 dans L'Homme qui rit, dont le héros, Gwynplaine, a subi dans sa petite enfance une mutilation imprimant à jamais le rire sur son visage, de sorte que personne ne peut le regarder sans rire. »

↓↓↓ APERÇU DU DOCUMENT ↓↓↓

Liens utiles