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Texte : Cyrano de Bergerac, acte II, scène 10, Edmond Rostand, 1897

Publié le 26/04/2023

Extrait du document

« CHRISTIAN. CYRANO. CHRISTIAN. CYRANO. CHRISTIAN. CYRANO. Hélas ! Quoi ! C’est me perdre que de cesser de rester coi ! Comment ? Las ! je suis sot à m’en tuer de honte. Mais non, tu ne l’es pas puisque tu t’en rends compte. D’ailleurs, tu ne m’as pas attaqué comme un sot. CHRISTIAN. Bah ! on trouve des mots quand on monte à l’assaut ! Oui, j’ai certain esprit facile et militaire, Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire. Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés… CYRANO. Leurs cœurs n’en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ? CHRISTIAN. Non ! car je suis de ceux, — je le sais… et je tremble ! — Qui ne savent parler d’amour… CYRANO. Tiens ! … Il me semble Que si l’on eût pris soin de me mieux modeler, J’aurais été de ceux qui savent en parler. CHRISTIAN. Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce ! CYRANO. Être un joli petit mousquetaire qui passe ! CHRISTIAN. Roxane est précieuse et sûrement je vais Désillusionner Roxane ! CYRANO, regardant Christian.

Si j’avais Pour exprimer mon âme un pareil interprète ! CHRISTIAN, avec désespoir.

Il me faudrait de l’éloquence ! CYRANO, brusquement.

Je t’en prête ! Toi du charme physique et vainqueur, prête-m ’en Et faisons à nous deux un héros de roman ! CHRISTIAN. Quoi ? CYRANO. Te sens-tu de force à répéter les choses Que chaque jour je t’apprendrai ? … CHRISTIAN. Tu me proposes ? … CYRANO. Roxane n’aura pas de désillusion ! Dis, veux-tu qu’à nous deux nous la séduisions ? Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle Dans ton pourpoint brodé, l’âme que je t’insuffle ! … CHRISTIAN. Mais, Cyrano ! … CYRANO. Christian, veux-tu ? CHRISTIAN. Tu me fais peur ! [...] CHRISTIAN. Tes yeux brillent ! … CYRANO. Veux-tu ? … CHRISTIAN. Quoi ! cela te ferait Tant de plaisir ? … CYRANO, avec enivrement. Cela… (Se reprenant, et en artiste.) Cela m’amuserait ! C’est une expérience à tenter un poète. Veux-tu me compléter et que je te complète ? Tu marcheras, j’irai dans l’ombre à ton côté : Je serai ton esprit, tu seras ma beauté. Séance 4 : agir en démiurge et trahir son panache Problématique (projet de lecture) : « En quoi cette scène relève du stratagème diabolique ? » Support : Texte : Cyrano de Bergerac, acte II, scène 10, Edmond Rostand, 1897 Introduction Lorsqu’Edmond Rostand (1868-1919), écrivain, dramaturge, poète et essayiste néoromantique (G) assista à la première représentation de ce qui allait devenir son chef d’œuvre et dont le succès et la longévité sont exceptionnels, le 28 décembre 1897 au théâtre de la porte Saint-Martin, il nourrissait les plus vives inquiétudes quant à la réception de sa pièce de théâtre (G), sa « comédie héroïque » (G), Cyrano de Bergerac.

En effet, à l’époque, la scène théâtrale est essentiellement le lieu de la représentation en prose et de vaudevilles.

Donc, sa pièce n’était pas conforme aux genres en vogue à ce moment-là.

Ses doutes étaient tels qu’il s’excusa auprès de son comédien Coquelin de l’avoir « entraîné dans cette désastreuse aventure ».

Ce fut un véritable triomphe qui ne s’est jamais démenti.

Cela valut à son auteur d’obtenir la légion d’honneur quelques jours plus tard et d’être élu, en 1900, à l’académie française. Librement inspirée de la vie et de l’œuvre de l’écrivain libertin Savinien de Cyrano de Bergerac (1619-1655), l’œuvre de Rostand, même si l’auteur connaît parfaitement Savinien et son œuvre, s’en détache pour créer un personnage héroïque.

Cette « comédie héroïque », ainsi que la qualifiait l’auteur lui-même, relève bien de la tonalité épique dans la mesure où la vie du héros s’organise autour de l’amour et de l’honneur.

Cependant, on notera que la pièce possède des caractéristiques du théâtre romantique (G) tel qu’il fut défini par Victor Hugo dans La préface de Cromwell en 1827, à savoir, le mélange des genres et des registres, le rejet des règles classiques : 3 unités, bienséance, vraisemblance, une grande liberté créatrice et la maintien de la versification, ce qui, à l’époque, correspondait à une vision moderne du théâtre.

Rostand ne suit effectivement pas les règles classiques puisque la pièce se déroule sur 15 ans et dans 5 lieux différents et que la bienséance est bafouée par la mort sur scène du héros éponyme.

De plus, écrite entre 1896 et 1897 et mettant en scène une action se déroulant sous le règne de Louis XIII (l’action débute en 1640), la pièce est composée de plus de 1600 alexandrins, ce qui souligne le retour à la versification.

De la tragédie classique, elle conserve le découpage en 5 actes.

Le langage alterne un niveau de langue soutenu et un autre familier. L’acte I s’est terminé sur une révélation qui a authentifié l’existence d’un trio amoureux : Cyrano aime Roxane qui aime Christian qui lui aussi éprouve des sentiments pour cette dernière.

De ce triangle amoureux, le lecteur spectateur sait que Cyrano est laid et que son nez lui confère une apparence grotesque (le physique du personnage est inspiré à la fois par Les Grotesques de Théophile Gautier mais aussi par le nez d’un maître d’études surnommé « Pif-Luisant »).

Il sait également que Christian et Roxane sont beaux et que la jeune femme est une précieuse sensible à la beauté de l’apparence et du langage.

De l’un, on dit que « sa tête est charmante » et de l’autre, on assure, par le biais d’un oxymore annonciateur de dangers, qu’elle est « épouvantablement ravissante ». Lors d’un rendez-vous initié par sa cousine, Cyrano a vu son espoir d’être aimé d’elle se briser en un mot, un « beau » pathétique qui, en même temps qu’il lui révéla l’identité de son rival l’obligea à le protéger de tout danger. Dans le respect des codes de l’amour précieux, Roxane idéalise celui pour lequel bat son cœur et souhaite qu’il lui écrive une lettre, s’assurant ainsi qu’il associe beauté physique et éloquence.

Cyrano rencontre son rival et cette scène d’intimité descriptive (T1) dessine les portraits opposés et complémentaires des deux rivaux dont l’un ignore les sentiments de l’autre pour Roxane, ce qui conduira à la mise en place de l’un des éléments essentiels de l’intrigue amoureuse : le pacte (T2).

Cette scène laisse également la place aux prolepses narratives (T1).

La prise de conscience de la complémentarité des deux hommes mènera Cyrano, pathétique (R) dans l’énergie qu’il met à récolter, par procuration, les fruits d’un amour dont il est exclu mais aussi stratège dans celle qu’il consacre à l’élaboration d’un mensonge, à trahir pour la première fois son panache et servira l’intrigue amoureuse. Problématique (projet de lecture) + annonce des mouvements : - Vers 1 à 14 : un portrait à charge : les faiblesses du rival. - Vers 15 à 24 : deux monologues qui exposent la complémentarité. - Vers 25 à la fin : pacte et stratagème : agir en démiurge. Analyse linéaire : L’extrait étudié débute in medias res par une stichomythie alternant désespoir et étonnement.

Puis, il dessine le portrait du rival de Cyrano en mettant en scène ses forces et ses faiblesses.

Ces dernières sont rapidement mises en exergue comme le soulignent l’interjection et l’exclamation « Hélas ! » v.1.

Christian exprime son désespoir ce qui surprend autant le lecteur/spectateur que Cyrano qui s’étonne de l’aveu que lui fait son rival comme l’indique le pronom exclamatif « Quoi ! » v.2. La réponse de Christian « C’est me perdre que de cesser de rester coi ! » v.3 entretient le suspense et ménage l’effet d’attente.

Ainsi, l’étonnement de Cyrano se confirme comme l’expriment l’adverbe interrogatif « Comment ? » v.4.

L’aveu de Christian prend alors les caractéristiques d’un coup de théâtre comme le souligne la reprise de l’interjection « Hélas » v.1 par le synonyme « Las ! » v.5.

Le motif de ce désespoir est la lettre que Christian doit écrire à Roxane.

Cyrano lui a donné l’espoir d’être aimé de cette dernière.

Le jeune homme avoue ici que son obstacle à l’amour n’est pas physique.

L’hyperbole qui s’inscrit dans une phrase exclamative « je suis sot à m’en tuer de honte » v.5 révèle, de façon théâtralisée ce qui manque à Christian pour séduire une précieuse : l’éloquence et l’intelligence.

Cyrano, pratiquant avec subtilité l’ironie moqueuse au vers 6 « Mais non, tu ne l’es pas puisque tu t’en rends compte » se retient dans la mesure où il est engagé dans sa promesse faite à Roxane.

La césure à l’hémistiche souligne la raillerie de l’amoureux déçu.

Cependant, il lui objecte le courage et l’éloquence dont il a fait preuve lorsqu’il l’a ridiculisé en public.

En effet, le jeune homme a osé provoquer Cyrano à propos de son nez.

C’est à ce moment-là qu’il a su démontrer la vivacité de son esprit comme le lui rappelle Cyrano lorsqu’il lui dit « tu ne m’as pas attaqué comme un sot » v.7.

Christian.... »

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