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ROUSSEAU - Rêveries du promeneur Solitaire - Septième Promenade.

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Les plantes semblent avoir été semées avec profusion sur la terre comme les étoiles dans le ciel, pour inviter l'homme par l'attrait du plaisir et de la curiosité à l'étude de la nature, mais les astres sont placés loin de nous, il faut des connaissances préliminaires, des instruments, des machines, de bien longues échelles pour les atteindre et les rapprocher à notre portée. Les plantes y sont naturellement. Elles naissent sous nos pieds et dans nos mains pour ainsi dire, et si la petitesse de leurs parties essentielles les dérobe quelquefois à la simple vue, les instruments qui les y rendent sont d'un beaucoup plus facile usage que ceux de l'astronomie. La botanique est l'étude d'un oisif et paresseux solitaire : une pointe et une loupe sont tout l'appareil dont il a besoin pour les observer. Il se promène, il erre librement d'un objet à l'autre, il fait la revue de chaque fleur avec intérêt et curiosité, et sitôt qu'il commence à saisir les lois de leur structure il goûte à les observer un plaisir sans peine aussi vif que s'il lui en coûtait beaucoup. Il y a dans cette oiseuse occupation un charme qu'on ne sent que dans le plein calme des passions mais qui suffit seul alors pour rendre la vie heureuse et douce. ROUSSEAU - Rêveries du promeneur Solitaire - Septième Promenade.

« A la fin de sa vie, Rousseau cherche à donner l'impression de la sérénité retrouvée après de longs dérèglements et d'une paisible préparation à la mort, se présente « comme un navigateur entrant au port après avoir échappé au naufrage et s'abandonnant désormais, la tempête apaisée, au doux ^bercement des flots ».

Il feint de croire que le temps de « penser assez profondément » est pour lui passé et ne veut plus que s'adonner à la rêverie et à la botanique.

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Des dix promenades qui constituent le dernier livre, inachevé, de Rousseau, les Rêveries du promeneur solitaire, la septième, entièrement consacrée à la botanique et à ses plaisirs est l'une des plus développées, montrant bien ainsi le lien qui existe entre ces deux occupations de l'écrivain dans ses derniers mois. Mais c'est aussi la rêverie après laquelle Rousseau s'arrête pour un temps d'écrire — il ne reprendra son ouvrage qu'au printemps suivant — car peu à peu, l'un des divertissements prend le pas sur l'autre, la botanique devenant la seule occupation pendant la belle saison et empêchant toute autre activité : « le recueil de mes longs rêves est à peine commencé, et déjà je sens qu'il touche à sa fin.

Un autre amusement lui succède, m'absorbe, et m'ôte même le temps de rêver ».

Ainsi commence cette septième promenade. Il fallait donc que le goût de Jean-Jacques pour la botanique fût bien puissant pour le soustraire ainsi aussi bien à son inquiétude naturelle qu'à son travail. C'est ce qui transparaît dans le texte que nous examinons et où Rousseau, avec enthousiasme et lyrisme expose les raisons qui le poussent à répondre ainsi à l'invitation de la Nature. * * * La première ferveur de Rousseau pour la botanique date du temps, heureux entre tous à ses yeux, qu'il avait passé dans l'île Saint-Pierre du lac de Bienne et qu'il évoque magnifiquement dans la cinquième Rêverie.

Ce « goût qui devint bientôt une passion », il n'a cessé durant les quinze dernières années de sa vie de le reprendre épisodiquement sans jamais l'abandonner bien longtemps.

Même à Paris, il trouve le moyen d'herboriser, et quand la mort le prend à Ermenonville cela fait quelques mois que cette activité était devenue son unique occupation. D'où lui vient cette prédilection pour le règne végétal? D'une part sans doute de ce qu'il apparaît comme « la robe de noces » de la campagne, de ce que « les arbres, les arbrisseaux, les plantes sont la parure et le vêtement de la terre » et que d'autre part, l'étude des deux autres règnes ne le tente guère : le règne minéral ne possède à ses yeux rien d'aimable ni d'attrayant, le règne animal au contraire offre dans sa richesse infinie et son attrait sans bornes trop de difficultés à être étudié par un amateur comme l'est alors Rousseau : on est trop condamné à choisir entre le jardin zoologique et la table de dissection et Jean-Jacques ne souhaite pas davantage garder des cages et des volières que manier le scalpel.

Mais à vrai dire, sa propre raison elle-même n'apprend guère à l'écrivain pourquoi ce penchant l'attire quand bien même elle lui prescrit de s'y livrer parce qu'il l'attire. Sans doute est-ce la simplicité de l'entreprise qui l'a d'abord séduit : contrairement à l'astronomie qui nécessite « des connaissances préliminaires, des instruments, des machines, de bien longues échelles », l'étude des plantes n'a besoin que d'un fort simple appareil : « une pointe et une loupe ».

Encore devine-t-on que cela n'est même pas indispensable. Mais si les astres comme les plantes invitent l'homme à l'étude de la nature, la comparaison avec l'astronomie montre que c'est aussi la proximité des plantes, leur présence immédiatement sensible qui rend la botanique si séduisante.

Ici l'art d'écrivain de Rousseau souligne à plaisir l'opposition grâce à un procédé stylistique qu'il affectionne : l'évocation des astres et de leur étude occupe une longue phrase, dans laquelle quatre conditions sont nécessaires (dont de « bien longues échelles ») pour deux choses : « les atteindre et les rapprocher »; encore ce dernier verbe est-il agrémenté d'un complément dont la nécessité n'est pas évidente : « à notre portée ».

La phrase évoquant les plantes au contraire ne saurait être plus brève ou plus simple; de plus elle emploie le verbe le plus général, être, celui qui indique entre autres la présence permanente d'une qualité dans les choses; les plantes sont là, tout naturellement à notre portée comme dans la phrase rien ne sépare le complément de lieu, y (mis pour « à notre portée ») du sujet plante tandis que « les astres » sont séparés de ce même complément par toute l'étendue de la phrase, par tous les moyens nécessaires à leur rapprochement. Mais cette occupation si simple procure alors « le plein calme des passions...

qui suffit seul...

pour rendre la vie heureuse et douce ».

Si l'on voulait être pédant et faire référence à Épicure ou à Montaigne, on pourrait indiquer qu'il s'agit là de la notion d'ataraxie, mot à mot d'absence de trouble dans laquelle réside pour ces philosophes la possibilité du bonheur; mais Rousseau lui-même a longuement développé dans les Rêveries ces notions : « Il faut, dit-il, que le cœur soit en paix et qu'aucune passion n'en vienne troubler le calme...

Il m'y faut ni un repos absolu, ni trop d'agitation, mais un mouvement uniforme et modéré qui n'ait ni secousses ni intervalles.

» (Cinquième Rêverie).

C'est précisément le cas de cette « oiseuse occupation » qu'est la botanique; cette expression mérite une explication : de nos jours, l'adjectif oiseux ne s'emploie plus qu'en parlant' de choses inutiles ou sans intérêt; mais dans la langue classique qu'emploie Rousseau, oiseux avait bien plutôt le sens de paresseux, d'inactif et s'appliquait fort bien à des personnes; on voit donc que c'est à dessein que Rousseau associe deux mots en quelque sorte contradictoires, soulignant par là le caractère éminemment particulier qu'a pour lui cette occupation.

En un mot, elle est pour lui, au même titre que la rêverie ou la composition musicale un délassement certes, mais aussi : un divertissement au sens fort et pascalien du mot dans la mesure où elle le détourne du sentiment malheureux d'être persécuté; dans les Confessions.

Rousseau appelle ces occupations des « suppléments » c'est-à-dire des illusions délibérément cultivées. La botanique est donc l'occupation simple et sereine d'un homme simple et serein : comme le dit notre texte : « il erre. »

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