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Beaucoup de lecteurs pensent que le compte rendu d'une oeuvre par un critique suffit à en donner la connaissance. Or, Alain a écrit, dans ses Propos sur l'esthétique, en 1949 : «Ce que dit l'oeuvre, nul résumé, nulle imitation, nulle amplification ne peut le dire... » Vous examinerez ces deux points de vue opposés, en appuyant votre réflexion sur des exemples précis, empruntés à votre expérience personnelle et à vos lectures.

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Remarques préliminaires. Il serait fallacieux, pour traiter ce sujet, de s'en tenir à une réflexion sur la citation d'Alain. En effet, le libellé précise bien qu'il s'agit d'examiner deux point de vue opposés qui sont celui d'Alain, mais aussi celui du lecteur pensant que « le compte rendu d'une oeuvre par un critique suffit à en donner la connaissance ». Il s'agira donc essentiellement d'examiner si oui ou non l'oeuvre littéraire peut se livrer tout entière par la médiation d'un compte rendu. Le terme d'« oeuvre », très général, employé ici vous invite à explorer tous les domaines de la littérature (roman, théâtre, poésie, essai) mais non tous les domaines de l'Art puisqu'il s'agit de «lecteurs ».

« Beaucoup de lecteurs pensent que le compte rendu d\'une oeuvre par un critique suffit à en donner la connaissance. Or, Alain a écrit, dans ses Propos sur l\'esthétique, en 1949 : «Ce que dit l\'oeuvre, nul résumé, nulle imitation, nulle amplification ne peut le dire... » Vous examinerez ces deux points de vue opposés, en appuyant votre réflexion sur des exemples précis, empruntés à votre expérience personnelle et à vos lectures. Remarques préliminaires. Il serait fallacieux, pour traiter ce sujet, de s'en tenir à une réflexion sur la citation d'Alain. En effet, le libellé précise bien qu'il s'agit d'examiner deux point de vue opposés qui sont celui d'Alain, mais aussi celui du lecteur pensant que « le compte rendu d'une oeuvre par un critique suffit à en donner la connaissance ». Il s'agira donc essentiellement d'examiner si oui ou non l'oeuvre littéraire peut se livrer tout entière par la médiation d'un compte rendu. Le terme d'« oeuvre », très général, employé ici vous invite à explorer tous les domaines de la littérature (roman, théâtre, poésie, essai) mais non tous les domaines de l'Art puisqu'il s'agit de «lecteurs ». I. On examinera donc dans une première partie ce que nous apporte le compte rendu d'une oeuvre par un critique : 1. Des informations objectives. • Pour un roman ou une pièce de théâtre, le compte rendu nous résume l'action, nous rapporte les péripéties majeures, il s'attache donc à l'aspect narratif du texte. (On pourra ici prendre l'exemple d'un roman ou d'une oeuvre dramatique et faire l'expérience de cette « réduction ».) • Pour un recueil poétique, le critique ne peut pa4 véritablement « résumer » son contenu. Il indiquera alors le sujet, les thèmes et les métaphores récurrents. 2. Un choix. Le critique — volontairement ou non — doit opérer un tri et sélectionner certains aspects de l'oeuvre, parler de tel ou tel personnage de préférence à d'autres, au besoin donner à lire les « bonnes pages » d'un livre (on peut s'en faire une idée par l'émission télévisée « Apostrophes »). 3. Une opinion. C'est le propre même de la critique. L'oeuvre nous est donc présentée à travers des goûts, une personnalité. Le critique donne son avis, influence le lecteur favorablement ou non. On en conclura que le compte rendu d'un critique peut nous fournir un certain nombre de renseignements qui peuvent nous faire croire que nous connaissons l'oeuvre, que nous pouvons désormais en parler. Mais ces renseignements sont, en fait et dans l'esprit même du critique, des éléments d'incitations au contact direct avec l'oeuvre. II. On cherchera donc, dans une deuxième partie, à montrer ce qui est irréductible dans l'oeuvre d'art, ce qui fait sa spécificité. 1. Il est à peu près impossible de « raconter » certaines oeuvres : comment résumer Jacques le Fataliste (Diderot), Les Faux Monnayeurs (Gide), la plupart des « nouveaux romans », La Cantatrice chauve (Ionesco) ou En attendant Godot (Beckett) ? L'action est trop foisonnante, trop éparse ou au contraire presque réduite à néant. 2. «Le langage est un jeu » : «Le document informatif, je peux le résumer dans mon propre langage, livrant ainsi à un tiers un savoir universel ; dans une oeuvre littéraire, le langage est un jeu, c'est par lui que l'expérience vécue est donnée dans sa singularité : on ne saurait la communiquer avec d'autres mots. » (Simone de Beauvoir, Tout compte fait). Or le compte rendu d'un critique ne peut pas nous restituer ce « jeu » essentiel à l'oeuvre littéraire, qui fait sa spécificité. Il va par exemple rétablir une chronologie que l'auteur avait à dessein bouleversée ; attribuer aux personnages des étiquettes et des épithètes qui ne sont pas innocentes ; négliger des descriptions sans lesquelles le roman perd son sens (par exemple les romans de Balzac, Les Choses de G. Pérec, les « nouveaux romans »), ou des échanges de répliques qui lui semblent accessoires mais infléchissent une pièce dans tel ou tel sens ; rendre compte d'un texte enfin avec des mots autres que ceux que l'auteur a patiemment choisis et assemblés. Bref, il va « trahir », même involontairement, l'oeuvre littéraire dont « la signification dépassé l'anecdote, la transcende » comme dit Alain Robbe-Grillet à propos du roman. Et l'on se prend à rêver comme Flaubert d'« un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style » (lettre à Louise Colet du 16 janvier 1852). 3. L'oeuvre littéraire ne trouve sa vérité que dans sà totalité, telle que l'a conçue l'auteur ; toute amputation d'un élément constitutif lui est nuisible. Ainsi dans La Peste de Camus, il n'y a pas d'intrigue proprement dite, et les quelques tragédies personnelles, très brièvement indiquées, du docteur Rieux et de ses amis ne font que renforcer le climat d'isolement dans lequel sont plongés les Oranais. Il serait donc mutilant pour la connaissance du roman de privilégier « l'intrigue » et de passer sous silence les épisodes consacrés aux efforts et aux discussions de ceux qui ont décidé de lutter contre le fléau ; mais il serait également dommageable de passer « l'intrigue » sous silence, tant il est vrai que tout dans le roman concourt à une vision d'ensemble. On pourra enfin conclure sur l'idée que rien ne peut remplacer le rapport direct du lecteur à l'oeuvre littéraire : le plaisir éprouvé à lire une oeuvre provient de toute la complexité, de toute la richesse de celle-ci et le rapport entre un lecteur et une oeuvre est unique et non susceptible de médiatisation. Pour reprendre le propos d'un critique soviétique, Vadim Kojnov, nous pouvons dire que « Pour parler d'une manière imagée mais tout de même suffisamment précise, quand nous lisons Anna Karénine, nous devenons pour un temps, en un certain sens, Tolstoï en personne... » (Esthétique du roman). »

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