Stendhal
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Stendhal
Stendhal, dans l'histoire des lettres françaises, a longtemps fait figure d'isolé sinon de méconnu.
Aujourd'hui, un
siècle et demi après sa mort, la gloire ne lui est plus marchandée.
Essayiste et critique, il apparaît comme un
dispensateur d'idées excitantes et neuves ; analyste du coeur, il forme un trait d'union entre Jean Racine et Marcel
Proust.
Toutefois, en dépit de sa grandeur et de son rayonnement posthume, il s'est constamment appliqué, de son vivant,
à se tenir à l'écart.
A l'écart de sa famille d'abord.
Né à la fin du XVIIIe siècle chez des bourgeois de Grenoble, Henri Beyle tel était son
nom leur emprunta tout jeune leurs idées politiques et religieuses, mais en prenant avec obstination le contre-pied
de ce qu'ils pensaient.
La mort d'une mère tendrement chérie, qu'il perdit alors qu'il n'avait pas dépassé sa septième
année, lui fit haïr un Dieu qu'on voulait lui apprendre à aimer et qui dans sa cruauté permettait qu'aux enfants soit
enlevée leur mère.
De même s'il devint jacobin, c'est pour avoir vu son père qu'il exécrait verser des pleurs en
apprenant l'exécution de Louis XVI.
Tout enfant, réfléchi, obstiné et secret, jamais en contact ni pour son travail ni pour ses jeux avec des camarades
de son âge, il s'est replié sur lui-même et a trempé dans la solitude et des lectures désordonnées une âme ardente.
Avant d'avoir rien vu du monde il a jugé son entourage et ne déteste rien tant que la convention, le conformisme et
le manque de naturel.
Toute sa vie la sensibilité froissée aura chez lui le pas sur la raison.
Sa mobilité d'impressions et de jugements n'est
le plus souvent que la volonté de contredire l'opinion.
Toujours il affecte avec délices de s'opposer à son
interlocuteur.
Il se plaît aux plus effarants paradoxes de crainte que le lecteur ne s'endorme.
On conçoit qu'il ait
irrité bien des gens, mais sur leur résistance il appuie sa force et, des idées qui se choquent, fait jaillir la lumière.
De quatorze à seize ans, il fréquente une de ces écoles centrales récemment ouvertes en chaque département avec
l'unique souci de s'évader de sa ville natale.
De celle-ci il n'aperçoit que la petitesse.
Il se plonge par-dessus tête
dans l'étude des mathématiques qui, après un brillant premier prix, le conduit à Paris le lendemain du 18 Brumaire.
Il
comptait entrer à l'École polytechnique, il néglige de s'y présenter.
Déjà il rêve de vivre en écrivant, dans
l'enivrement d'un grand amour partagé, des pièces comme Molière.
Cependant Paris, boueux, encombré, sans un
horizon de montagnes, le déçoit.
Il s'y trouve abandonné.
Si fort que fût le romanesque de son imagination, romanesque effréné auquel il ne renoncera jamais, il avait
néanmoins trop le sens des réalités pour n'avoir pas compris de bonne heure qu'il ne se livrerait bien à son penchant
pour les lettres que son existence assurée.
Il se laissa embrigader par son cousin Pierre Daru qui, après un stage
dans ses bureaux au ministère de la Guerre, l'emmena en Italie et lui fit endosser l'uniforme des sous-lieutenants de
dragons.
Mais, malgré son enthousiasme pour une terre où il a eu la révélation de la musique, de la peinture, des
plus beaux paysages, Henri Beyle ne peut se plier à la platitude d'une vie de garnison.
N'écoutant que sa soif
d'indépendance, il revient à Paris en congé et démissionne pour reprendre ses lectures, sa fréquentation du théâtre,
ses plaisirs nonchalants.
Il tâte même de l'épicerie à Marseille où l'a poussé l'amour d'une tragédienne.
Vaines
révoltes ! Il lui faut de nouveau se ranger sous le joug des Daru et, tour à tour adjoint aux commissaires des
guerres, auditeur au Conseil d'État, inspecteur du mobilier et des bâtiments de la Couronne, il est poussé par les
circonstances en Allemagne, en Autriche, en Russie.
Puis, au moment qu'il va satisfaire ses goûts, s'adonner à son
dilettantisme, mener, vêtu à la dernière mode, une vie de dandy, courtisant les femmes et observant les hommes,
qu'il pense cueillir, sous forme d'une préfecture ou d'une intendance en Italie, le fruit de sa persévérance, survient la
chute de l'Empire et il se retrouve Gros-Jean.
Il a tout perdu.
Tout, sauf qu'après tant d'écoles, d'expériences et de remarques accumulées, il en a terminé avec ses années
d'apprentissage.
Il a noirci beaucoup de papier, lu un nombre imposant d'ouvrages, réfléchi sur les écrits des
sensualistes et sur les manuels d'idéologie de Destutt de Tracy, il s'est fait une philosophie.
Philosophie sommaire,
bien à son usage.
En possession de ce qu'il nomme lui-même son beylisme, il ne veut vivre désormais que pour
comprendre et sentir.
Amoureux perpétuellement de l'amour, amateur d'art et de littérature, il ne met rien au prix de
jouir des oeuvres de l'esprit et d'avancer dans la connaissance du coeur humain.
Il a découvert que tous les
mouvements de ce coeur tendent vers un seul but : le bonheur.
Helvétius sur ce point s'accorde avec Pascal et
tous les deux reconnaissent encore, il est vrai, que les hommes se trompent souvent sur le bonheur et les moyens
de l'atteindre.
Pour lui le beylisme le préservera de toute erreur.
Quant aux autres, c'est leur affaire et rien n'est
amusant comme leur façon de courir au but.
De même on découvre en remontant l'histoire comment le caractère et
la passion dominante d'un homme, la civilisation dont il est l'héritier, le gouvernement et les moeurs du temps le
conduisent (pourvu que par surcroît il ait du génie !) à écrire Phèdre, à peindre La Cène, à sculpter le Moïse, à
composer Don Juan ou Le Mariage secret.
Maintenant que Napoléon est tombé et qu'il se voit des loisirs, Henri Beyle va utiliser au mieux son acquit et se faire
auteur.
Depuis quelques années il a en chantier une histoire de la peinture en Italie qu'il compte terminer au plus
tôt.
Il lui faudrait auparavant retourner à Rome.
Et puisque Louis XVIII ne lui accorde pas quelqu'une des places qu'il
sollicite, il partira pour Milan où tout l'appelle et surtout l'amour pour une femme adorée depuis quatorze ans et
qu'au cours de deux brefs congés il a retrouvée et inscrite au nombre de ses plus brillantes conquêtes..
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