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Que pensez-vous de cette réflexion de d'Alembert (Réflexions sur la poésie) : « Quand on prend la peine de lire des vers, on cherche et on espère un plaisir de plus que si on lisait de la prose » ?

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Et dans les poèmes modernes, l'absence de ponctuation, la longueur variable des vers, les appositions brutales donnent au texte un caractère hermétique. Le vocabulaire ne facilite pas la compréhension : jusqu'à la période romantique, les «mots nobles » sévissent dans les vers ; et bien que Victor Hugo ait mis « un bonnet rouge au vieux dictionnaire », la périphrase élégante, héritée des Précieux, reste en usage durant tout le XIXe siècle ; elle disparaît avec Verlaine, mais la langue poétique n'en fut pas dépouillée pour autant de ses difficultés : La Chanson du Mal Aimé d'Apollinaire suppose de la part du lecteur une véritable érudition. Et chez Mallarmé, comme chez Valéry, la langue poétique s'oriente délibérément vers des arcanes bien éloignés de la prose. Au-delà même de la syntaxe et du vocabulaire, la poésie repose sur des images, sur des métaphores, sur des symboles qui la rendent parfois peu accessible : bien des lecteurs trouvent vaines ces comparaisons qui chez Du Bellay constituent tout un sonnet des Antiquités, ces métaphores qui forment des développements entiers de la Légende des Siècles, ces images rapides qui se succèdent dans les poèmes d'Apollinaire ou des surréalistes. C'est ainsi que, « langage dans le langage » selon le mot de Valéry, la poésie se défend contre une approche facile - et peut-être est-ce une des conditions de son charme. II. LE PLAISIR POÉTIQUE Tournés principalement vers l'efficacité de la parole, cherchant avant tout à convaincre, les philosophes du XVIIIe siècle purent considérer la poésie comme inutile, mais à la fin du siècle, . chez Diderot, chez J.-J. Rousseau, apparurent les premières manifestations de l'enthousiasme romantique : on commença à entrevoir de nouveau la valeur du plaisir esthétique et l'intérêt de ,1'univers auquel la poésie fait accéder le lecteur.

« INTRODUCTION Les recueils de poèmes ne rencontrent pas de nos jours, en librairie, le même succès que les romans ou même les ouvrages historiques.

Toute une partie du public demeure fermée au charme des vers, et cette méconnaissance n'est pas le propre de notre temps : au XV IIIe siècle, les milieux cultivés n'étaient favorables qu'à la prose ; pourtant d'A lembert écrivait dans ses Réflexions sur la poésie : « Quand on prend la peine de lire des vers, on cherche et on espère un plaisir de plus que si on lisait de la prose ».

Le début de cette phrase évoque les difficultés qui éloignent les lecteurs de la poésie ; mais, tout mathématicien qu'il fût, d'A lembert sut discerner les impressions irremplaçables qu'elle procure. I.

LES DIFFICULTÉS DE LA POÉSIE Un domaine peu accessible Au XV IIIe siècle, on se soucia beaucoup de définir la place de la poésie dans la littérature.

Les conclusions des écrivains furent en général sévères, car, à une époque où triomphait la philosophie, la forme littéraire pouvait paraître secondaire ; aussi la versification fut-elle considérée seulement comme une contrainte inutile, voire dangereuse, dans la mesure où elle détourne l'écrivain et son lecteur de la pensée rationnelle.

Des poètes même en vinrent à condamner leur art, et Houdart de la Motte s'appliqua à démontrer la supériorité de la prose ; tous pensaient avec l'abbé de Pons que la poésie était un « art frivole ».

Et bien que V oltaire écrivît certaines oeuvres philosophiques ou polémiques en vers — Le Mondain par exemple — il ne put empêcher le genre de tomber dans le discrédit.

La poésie didactique ne saurait en effet remplacer la prose pour l'énoncé des idées ou des théories et sa valeur esthétique est très discutable.

L'épopée, le drame en vers ne donnèrent lieu qu'à des oeuvres médiocres au XV IIIe siècle.

Quant à la poésie lyrique, celle que nous considérons comme la meilleure expression du genre, elle fut en général artificielle et futile.

De nos jours, ses adversaires la considèrent comme ennuyeuse : les confidences amoureuses, les évocations de la nature, les méditations sur la mort peuvent paraître vaines dans l'agitation de notre monde.

L'inspiration même de l'oeuvre, toute subjective, la rend parfois impénétrable au lecteur non préparé.

A ussi faut-il réagir contre une certaine paresse pour se tourner vers ces textes qui ne « racontent » rien, et qui souvent aujourd'hui revêtent une forme insolite. Une forme peu accessible « II y a de la puérilité à gêner son langage », affirmait Fontenelle, et cette contrainte formelle qui différencie totalement la poésie de la prose éloigne d'elle un grand nombre de lecteurs.

Les phrases d'abord sont construites de façon inhabituelle : les tournures elliptiques, les inversions, les invocations déconcertent, dans les poèmes des siècles passés, un public habitué à la prose ; le découpage même imposé par la rime rend plus difficile à saisir le fil d'une pensée sans cesse interrompue.

Et dans les poèmes modernes, l'absence de ponctuation, la longueur variable des vers, les appositions brutales donnent au texte un caractère hermétique.

Le vocabulaire ne facilite pas la compréhension : jusqu'à la période romantique, les «mots nobles » sévissent dans les vers ; et bien que V ictor Hugo ait mis « un bonnet rouge au vieux dictionnaire », la périphrase élégante, héritée des Précieux, reste en usage durant tout le XIXe siècle ; elle disparaît avec V erlaine, mais la langue poétique n'en fut pas dépouillée pour autant de ses difficultés : La C hanson du M a l A imé d'A pollinaire suppose de la part du lecteur une véritable érudition.

Et chez M allarmé, comme chez V aléry, la langue poétique s'oriente délibérément vers des arcanes bien éloignés de la prose.

A u-delà même de la syntaxe et du vocabulaire, la poésie repose sur des images, sur des métaphores, sur des symboles qui la rendent parfois peu accessible : bien des lecteurs trouvent vaines ces comparaisons qui chez Du Bellay constituent tout un sonnet des A ntiquités, ces métaphores qui forment des développements entiers de la Légende des Siècles, ces images rapides qui se succèdent dans les poèmes d'A pollinaire ou des surréalistes. C 'est ainsi que, « langage dans le langage » selon le mot de V aléry, la poésie se défend contre une approche facile — et peut-être est-ce une des conditions de son charme. II.

LE PLAISIR POÉTIQUE Tournés principalement vers l'efficacité de la parole, cherchant avant tout à convaincre, les philosophes du XV I I I e siècle purent considérer la poésie comme inutile, mais à la fin du siècle, .

chez Diderot, chez J.-J.

Rousseau, apparurent les premières manifestations de l'enthousiasme romantique : on commença à entrevoir de nouveau la valeur du plaisir esthétique et l'intérêt de ,1'univers auquel la poésie fait accéder le lecteur. Le plaisir esthétique La prose procure une satisfaction d'ordre intellectuel : nous apprécions chez V oltaire l'esprit, la précision, la logique de la pensée ; Montesquieu nous plaît par sa rigueur, par la concision de son style.

La poésie ne s'adresse pas seulement à notre intelligence rationnelle, et lorsque nous discernons, dans l'oeuvre de C hateaubriand par exemple, une prose « poétique », c'est parce que sa langue rejoint celle des poètes.

Le poème est une oeuvre d'art, au même titre qu'un tableau ou qu'une sonate ; il forme un ensemble harmonieux qui émeut en nous le goût de la beauté, qui nous paraît se rapprocher d'un idéal auquel tout être humain est sensible.

Le plaisir que le lecteur éprouve a pour origine les difficultés même de la lecture.

Les thèmes, pour gratuits qu'ils puissent paraître à côté de la philosophie, émeuvent la sensibilité.

Les tableaux, chez Du Bellay, de la décadence romaine, la description chez V ictor Hugo du château des Burgraves, l'évocation dans les Fleurs du Mal du soir qui descend sur la ville, autant de textes qui par eux-mêmes donnent l'impression de la beauté.

Mais le sujet même du poème n'est pas seul en cause dans ce domaine.

Les émotions d'art, supérieures par leur intensité et leur qualité à celles que donne la réalité pure, sont dues à la forme de l'oeuvre : la description du nid d'aigles des Burgraves est plus frappante dans la Légende des Siècles qu'elle ne le serait en prose, quand bien même tous les détails seraient fidèlement transcrits.

C 'est là qu'interviennent les éléments de la versification : le jeu des enjambements, la plénitude des alexandrins donnent son unité apaisante au Recueillement de Baudelaire ; les mètres variés, le jeu des inversions créent l'harmonie de ^Invitation au V oyage. C ette recherche de la beauté pour elle-même ne concerne pas la prose, la poésie est d'une autre essence qui l'apparente à la musique.

V erlaine a fondé sur ce principe son A rt Poétique. « De la musique avant toute chose...

».

T out pour lui doit concourir à ce but : le choix des rythmes, mais aussi celui des mots.

L'impropriété systématique permettra d'obtenir la «chanson grise », celle que V erlaine lui-même a créée : les « Romances sans P aroles », les « A riettes oubliées ».

Bientôt les mots ne prendront plus place dans le langage poétique en fonction de leur sens, de leur valeur logique : seuls comptent leur « aura » mystérieuse, leurs résonances, leur pouvoir suggestif.

Et c'est de là que naissent les réussites les plus étonnantes de la poésie surréaliste, dans un feu d'artifices d'images qui créent un nouvel univers.

Pour V aléry, en effet, s'il s'agit d'une langue entièrement originale, elle a un but : elle éveille « une résonance qui engage l'âme dans l'univers poétique, comme un son pur au milieu des bruits lui fait pressentir tout un univers musical ». Le plaisir d'un univers nouveau La prose est le langage de la réalité, la poésie suggère d'autres sensations.

Elle veut rejoindre des impressions familières à chacun : lorsqu'A nna de Noailles évoque son jardin sous la pluie, ou lorsque, tragiquement, V ictor Hugo parle dans P auca meae à sa fille disparue, chaque lecteur vibre à l'unisson.

M ais l'émotion est différente de celle que provoque la vie quotidienne, et nous ouvre d'autres horizons.

C eci est bien plus net encore dans ces oeuvres qui, telles que le Bateau Ivre de Rimbaud, envoûtent le lecteur et lui révèlent, avec la puissance d'une drogue, d'étranges visions ; ce n'est pas sans intention que V aléry intitule son recueil C harmes : la « sorcellerie évocatoire » des mots est l'arme qui lui permet de « nous faire vivre quelque différente vie ». CONCLUSION Peut-être la désaffection du XV IIIe siècle à l'égard de la poésie s'explique-t-elle par le dessèchement d'une forme vide qui n'était que de la prose versifiée. En fait, la poésie a son domaine propre, et se suffit à elle-même.

D'A lembert avait senti cette différence essentielle, que les poètes modernes ont nettement définie ; certains même, avec les surréalistes, voient dans ce genre si peu populaire un mode supérieur de connaissance.

Le problème serait d'y initier le public et de lui apprendre à goûter ce plaisir aussi enivrant que celui de la musique.. »

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