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Paul Valéry

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Paul Valéry est né à Sète le 30 octobre 1871. Il cessa d'écrire, du moins de publier, pendant plus de vingt ans, entre 1895 et 1917. Son œuvre comprend essentiellement deux ou trois minces recueils vers, quelques essais et dialogues philosophiques et un assez grand nombre de préfaces qu'il réunissait périodiquement sous le titre modeste de Variété. Il mourut à Paris le 19 juillet 1945. Il ne convient guère d'en dire, peut-être d'en savoir, plus long sur les événements de sa vie. D'abord, parce qu'il méprisait les événements, c'est-à-dire tout ce qui arrive et qui pourrait n'arriver pas. “ Ils m'importunent ”, disait-il. A la fin de sa vie, il ajoutait : “ Ils m'écrasent ”, mais sans leur accorder plus de prix. Le fortuit lui répugnait au suprême degré : vain désordre d'énigmes pitoyables. Il n'estimait que la nécessité : une cohérence irréfutable de rapports limités. En second lieu, cet auteur admettait mal qu'on s'intéressât, plutôt qu'a l'œuvre, à la vie d'un écrivain, à la somme de circonstances et d'expériences, communes et presque inévitables, qui font que l'existence d'un grand poète ne diffère pas sensiblement de celle du premier venu : mêmes passions et mêmes soucis ; mêmes besoins et mêmes faiblesses. Mais celui-ci ne laisse rien et l'autre un ouvrage dont les siècles s'étonnent. Paul Valéry nourrit de la persévérance d'une vie entière l'ambition de développer à l'extrême les pouvoirs de la pensée. Ses dédains, qui furent exceptionnellement nombreux, tendaient tous à dégager l'intelligence de ce qui d'ordinaire la trouble, l'obscurcit ou en borne l'exercice chez des êtres dont il lui arrivait de juger malencontreuses les prétentions spirituelles. Toutefois, il soutint celles-ci comme personne avant lui : avec une constance et une témérité qui tenaient également du prodige. Au seul de ses poèmes qui devait devenir relativement populaire, il donna pour épigraphe les vers d'un poète grec exhortant son âme à désirer, plutôt qu'une vie immortelle, l'heureux succès d'une entreprise réalisable. Nul plus que lui n'eut le sentiment de l'irrémédiable insignifiance de l'excessif, de la redoutable insuffisance de l'illimité.

« Paul Valéry Paul Valéry est né à Sète le 30 octobre 1871.

Il cessa d'écrire, du moins de publier, pendant plus de vingt ans, entre 1895 et 1917.

Son œuvre comprend essentiellement deux ou trois minces recueils vers, quelques essais et dialogues philosophiques et un assez grand nombre de préfaces qu'il réunissait périodiquement sous le titre modeste de Variété.

Il mourut à Paris le 19 juillet 1945.

Il ne convient guère d'en dire, peut-être d'en savoir, plus long sur les événements de sa vie.

D'abord, parce qu'il méprisait les événements, c'est-à-dire tout ce qui arrive et qui pourrait n'arriver pas.

“ Ils m'importunent ”, disait-il.

A la fin de sa vie, il ajoutait : “ Ils m'écrasent ”, mais sans leur accorder plus de prix.

Le fortuit lui répugnait au suprême degré : vain désordre d'énigmes pitoyables.

Il n'estimait que la nécessité : une cohérence irréfutable de rapports limités.

En second lieu, cet auteur admettait mal qu'on s'intéressât, plutôt qu'a l'œuvre, à la vie d'un écrivain, à la somme de circonstances et d'expériences, communes et presque inévitables, qui font que l'existence d'un grand poète ne diffère pas sensiblement de celle du premier venu : mêmes passions et mêmes soucis ; mêmes besoins et mêmes faiblesses.

Mais celuici ne laisse rien et l'autre un ouvrage dont les siècles s'étonnent. Paul Valéry nourrit de la persévérance d'une vie entière l'ambition de développer à l'extrême les pouvoirs de la pensée.

Ses dédains, qui furent exceptionnellement nombreux, tendaient tous à dégager l'intelligence de ce qui d'ordinaire la trouble, l'obscurcit ou en borne l'exercice chez des êtres dont il lui arrivait de juger malencontreuses les prétentions spirituelles.

Toutefois, il soutint celles-ci comme personne avant lui : avec une constance et une témérité qui tenaient également du prodige. Au seul de ses poèmes qui devait devenir relativement populaire, il donna pour épigraphe les vers d'un poète grec exhortant son âme à désirer, plutôt qu'une vie immortelle, l'heureux succès d'une entreprise réalisable.

Nul plus que lui n'eut le sentiment de l'irrémédiable insignifiance de l'excessif, de la redoutable insuffisance de l'illimité. Pour ce penseur, qui n'acceptait d'occuper ses regards que de quelques subtils enchaînements d'idées, le monde entier perdait sa solidité et sa raison d'être.

Une diversité précaire se retrouvait abolie par sa propre abondance.

L'œuvre d'art, achevée, complète, parfaite, devenait le modèle de toute œuvre, sans excepter de celles-ci l'univers même.

Cet univers, le poète l'eût tenu pour irréprochable peutêtre, s'il n'avait contenu en soi ce poète qu'il était, dont l'esprit en éveil mettait avec un germe d'inquiétude un défaut essentiel dans une vaste transparence.

Paul Valéry connut ainsi sa pensée comme une manière de vice secret, qui se distinguait au sein d'une pureté peu différente du néant.

Il mit sa gloire, sa force, sa jouissance à bien assumer cette condition singulière.

Sa pensée seule le retint, et les démarches où il l'employait et qui n'eurent bientôt qu'elles-mêmes pour objet et pour fin. Il faut prendre à la lettre l'aveu qu'il fit d'écrire par faiblesse.

Chaque fois pourtant qu'il descendit des hauteurs muettes où il se tenait d'ordinaire, et qu'il choisit d'être faible de cette façon surprenante, ce fut en laissant transparaître combien il en revenait plus fort que les autres, qui n'y avaient point accès.

Mais il était écrivain, quoi qu'il en eût, et, des artistes de ce temps, le plus décidé sans doute à tout rapporter à l'art, c'est-à-dire à une certaine manière d'exécuter quelque chose d'inutile et de satisfaisant, où, si l'on insiste, la cause, le prétexte, la destination n'importent pas.

Il ne s'agit que d'appeler à l'existence un vain objet qui vaut seulement par l'habileté dont il porte témoignage.

De là, l'indifférence professa pour les sujets qu'il lui arrivait d e traiter et qu'il prétendait, non sans coquetterie, ne recevoir que du hasard, qu'il abhorrait d'autre part. Il s'estimait d'autant plus libre qu'il se consentait plus contraint.

Chaque gêne qu'il se voyait imposer, il l'accueillait avec joie, sinon avec quelque sentiment de délivrance, car il jugeait réduite d'autant l'intervention de sa fantaisie.

Il se persuadait alors qu'il accroissait, à surmonter cet obstacle, et son propre mérite et la beauté de son ouvrage. Ne tenant pour estimables que l'ordre et certaine splendeur nue que sa perfection défend de l'injure, Paul Valéry écarta de lui, de principe et d'instinct, une broussaille capable de trop envahir et dont le foisonnement vivace lui paraissait impropre à trouver jamais forme ni loi. Cet acharnement à congédier le sentir et le vouloir, dans la mesure où ils retiennent l'homme dans l'humaine condition, permit à cet esprit de concevoir et d e produire des œuvres qui ont peu d'égales dans l'histoire des Lettres.

La lucidité dont elles témoignent est éclatante, leur perfection ne l'est pas moins.

Elles parlent de toute chose avec une souveraine autorité, qui vient d e l'extrême détachement de l'auteur.

Celui-ci semble appartenir à un autre monde et tout percer d'un coup en celui-ci.

Le sujet dont il s'empare s'éclaircit comme de soi-même.

L'analyse qu'il propose, en même temps qu'elle émerveille par sa justesse, appelle encore l'admiration par la qualité du discours où elle s'exprime, et qui fait qu'on n'y peut rien changer.

Il y a quelque chose de déconcertant dans une pareille sûreté.

On soupçonne presque celui qui s'en montre capable, de disposer, pour l'examen de l'intrigue mentale, d'organes d'une délicatesse infinie qui lui permettent d'en apercevoir la syntaxe intime, comme il est pour la matière des instruments qui en révèlent au physicien la structure la plus fine.

Les ouvrages de Paul Valéry étonnent ainsi par une précision dont le secret semble refusé aux autres. Ils surprennent encore par les ambitions qu'ils trahissent et qui sont parfois si extraordinaires, qu'il ne fallut pas moins de génie pour les imaginer que de talent pour les poursuivre et pour les satisfaire. Il ne se trouva pas d'accord avec ses contemporains.

Leurs goûts, leurs préjugés, les idées qu'ils acceptaient sans discussion et sans s'en rendre compte, presque rien de ce bagage difficilement évitable ne l'encombre.

Durant sa vie entière, la plupart de ceux qui, comme lui, faisaient métier de penser et de communiquer leurs réflexions, prisèrent au plus haut juste ce que d'abord il détestait : l'ineffable et l'obscur, le mystérieux et l'insolite, l'arbitraire et l'incohérent, l'informe, l'absurde, tout prestige à la fois étrange et sommaire où la conscience n'a pas de part, qui ne doit rien à la méditation et qui stupéfie l'esprit au lieu d'en éprouver les pouvoirs.

Il décria l'enthousiasme dans un temps où il n'y avait pas de poète qui ne découvrît dans l'enthousiasme la source même de la poésie.

La fureur était à la mode sous mille noms hypocrites ou cyniques, parmi lesquels certains étaient assez insidieux, comme sincérité, authenticité, spontanéité et d'autres, sans oublier le principal : inspiration.

Il ne se laissa séduire par aucun.

Il resta le partisan têtu du sang froid, de la discrétion, de la méthode.

Cette fermeté n'est pas sans mérite. Il est peu d'exemples d'un propos tenu avec tant de constance et, qui plus est, à contre-courant du siècle.

Il doit être plus rare encore qu'un auteur ait pu mettre d'aussi beaux dons au service d'une ambition si noble et, pour ainsi dire, si escarpée.

Il faut enfin se réjouir qu'une réussite exceptionnelle soit ici venue récompenser des qualités, des efforts et aussi des services exceptionnels.

C'est justice.

Les chefs-d'œuvre que Paul Valéry laisse à la postérité s'apparentent aux plus grands par leur excellence.

Ils s'en distinguent par une beauté entièrement nette, visiblement calculée, qui contraste avec une certaine naïveté ou fraîcheur dont les autres, il faut l'avouer, reçoivent comme la grâce suprême qui donne à leur éclat un air de miracle.

Mais cet esprit se méfiait de la grâce et dédaignait les miracles.

Il aspirait seulement à aiguiser les vertus de l'intellect.

C'est ainsi qu'il recueillit exactement la gloire qu'il désira et qu'il mérite.

Cette exactitude ultime comble encore ses vœux, car il eût cru usurper et se fût estimé fautif, obtenant un résultat qui débordât le moins du monde celui qu'il attendait.

Ainsi l'exigeait l'idée sourcilleuse qu'il s'était formée de la perfection.. »

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