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Nature et solitude (Livre XII) - Rousseau - Les Confessions

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Pour les après-dînées, je les livrais totalement à mon humeur oiseuse et nonchalante, et à suivre sans règle l'impulsion du moment. Souvent, quand l'air était calme, j'allais immédiatement en sortant de table me jeter seul dans un petit bateau, que le Receveur m'avait appris à mener avec une seule rame; je m'avançais en pleine eau. Le moment où je dérivais me donnait une joie qui allait jusqu'au tressaillement, et dont il m'est impossible de dire ni de bien comprendre la cause, si ce n'est peut-être une félicitation secrète d'être en cet état hors de l'atteinte des méchants. J'errais ensuite seul dans ce lac, approchant quelquefois du rivage, mais n'y abordant jamais. Souvent, laissant aller mon bateau à la merci de l'air et de l'eau, je me livrais à des rêveries sans objet, et qui, pour être stupides, n'en étaient pas moins douces. Je m'écriais parfois avec attendrissement: "O nature! ô ma mère! me voici sous ta seule garde; il n'y a point ici d'homme adroit et fourbe qui s'interpose entre toi et moi." Je m'éloignais ainsi jusqu'à demi-lieue de terre: j'aurais voulu que ce lac eût été l'Océan. Cependant, pour complaire à mon pauvre chien, qui n'aimait pas autant que moi de si longues stations sur l'eau, je suivais d'ordinaire un but de promenade; c'était d'aller débarquer à la petite île, de m'y promener une heure ou deux, ou de m'étendre au sommet du tertre sur le gazon, pour m'assouvir du plaisir d'admirer ce lac et ses environs, pour examiner et disséquer toutes les herbes qui se trouvaient à ma portée, et pour me bâtir, comme un autre Robinson, une demeure imaginaire dans cette petite île. Je m'affectionnai fortement à cette butte.

INTRODUCTION

L'année 1765 fut peut-être la plus tragique dans la douloureuse destinée de Jean-Jacques Rousseau. Le scandale provoqué par la publication de la Profession de foi du vicaire savoyard fit naître contre Fauteur une hostilité publique qui vint le poursuivre jusque dans sa retraite. Les habitants de la petite ville de Môtiers où il avait décidé de se réfugier iront jusqu'à lapider sa maison. Contraint de chercher un asile plus sûr, Rousseau le découvrit au milieu du lac de Bienne dans l'île de Saint-Pierre. Les Confessions évoquent ce séjour qu'il nommera plus tard dans les Rêveries le « temps le plus heureux de [sa] vie ».

Ce passage des Confessions veut d'abord nous faire partager l'état d'âme exceptionnel de Rousseau durant les promenades solitaires qu'il accomplissait chaque jour sur le lac et traduire la plénitude de son bonheur ; mais la sensibilité frémissante de cette âme inquiète se perçoit en filigrane derrière cette description qui s'épanouit en un véritable hymne de reconnaissance à la nature.

« Nature et solitude (Livre XII) - Rousseau - Les Confessions Pour les après-dînées, je les livrais totalement à mon humeur oiseuse et nonchalante, et à suivre sans règle l'impulsion du moment.

Souvent, quand l'air était calme, j'allais immédiatement en sortant de table me jeter seul dans un petit bateau, que le Receveur m'avait appris à mener avec une seule rame; je m'avançais en pleine eau.

Le moment où je dérivais me donnait une joie qui allait jusqu'au tressaillement, et dont il m'est impossible de dire ni de bien comprendre la cause, si ce n'est peut-être une félicitation secrète d'être en cet état hors de l'atteinte des méchants.

J'errais ensuite seul dans ce lac, approchant quelquefois du rivage, mais n'y abordant jamais.

Souvent, laissant aller mon bateau à la merci de l'air et de l'eau, je me livrais à des rêveries sans objet, et qui, pour être stupides, n'en étaient pas moins douces. Je m'écriais parfois avec attendrissement: "O nature! ô ma mère! me voici sous ta seule garde; il n'y a point ici d'homme adroit et fourbe qui s'interpose entre toi et moi." Je m'éloignais ainsi jusqu'à demi-lieue de terre: j'aurais voulu que ce lac eût été l'Océan.

Cependant, pour complaire à mon pauvre chien, qui n'aimait pas autant que moi de si longues stations sur l'eau, je suivais d'ordinaire un but de promenade; c'était d'aller débarquer à la petite île, de m'y promener une heure ou deux, ou de m'étendre au sommet du tertre sur le gazon, pour m'assouvir du plaisir d'admirer ce lac et ses environs, pour examiner et disséquer toutes les herbes qui se trouvaient à ma portée, et pour me bâtir, comme un autre Robinson, une demeure imaginaire dans cette petite île.

Je m'affectionnai fortement à cette butte. INTRODUCTION L'année 1765 fut peut-être la plus tragique dans la douloureuse destinée de Jean-Jacques Rousseau.

Le scandale provoqué par la publication de la Profession de foi du vicaire savoyard fit naître contre Fauteur une hostilité publique qui vint le poursuivre jusque dans sa retraite.

Les habitants de la petite ville de Môtiers où il avait décidé de se réfugier iront jusqu'à lapider sa maison.

Contraint de chercher un asile plus sûr, Rousseau le découvrit au milieu du lac de Bienne dans l'île de Saint-Pierre.

Les Confessions évoquent ce séjour qu'il nommera plus tard dans les Rêveries le « temps le plus heureux de [sa] vie ». Ce passage des Confessions veut d'abord nous faire partager l'état d'âme exceptionnel de Rousseau durant les promenades solitaires qu'il accomplissait chaque jour sur le lac et traduire la plénitude de son bonheur ; mais la sensibilité frémissante de cette âme inquiète se perçoit en filigrane derrière cette description qui s'épanouit en un véritable hymne de reconnaissance à la nature. I.

L'EXPRESSION DU BONHEUR L'abandon a soi-même.

Ce que Rousseau savourait le plus dans ces « après-dînées » de liberté absolue, c'était d'abord un abandon à soi-même.

Aucun plan préétabli ne commandait ses itinéraires qui variaient sans doute d'un jour à l'autre comme le suggère l'adverbe «souvent» utilisé deux fois dans ce texte.

La durée de chacune des étapes de ces promenades était elle-même variable.

L'emploi de l'imparfait exprime cette imprécision qui crée essentiellement l'impression d'indépendance.

Seuls les caprices du climat («Quand l'air était calme»), « l'humeur oiseuse et nonchalante » de Jean-Jacques, ou celle du «pauvre chien» qui l'accompagnait, pouvaient influencer ses initiatives. Le rythme de l'improvisation.

La structure des phrases qui traduisent cet état d'âme exprime à elle seule le caractère improvisé de ces randonnées sur le lac de Bienne.

Tantôt le rythme se précipite et nous percevons toute l'avidité avec laquelle Rousseau s'adonne à ces plaisirs : « Souvent, quand l'air était calme, j'allais immédiatement en sortant de table, me jeter seul dans un petit bateau...

», tantôt nous sommes portés par un balancement berceur semblable à celui de l'embarcation laissée à la dérive : « J'errais ensuite seul dans ce lac, approchant parfois du rivage, mais n'y abordant jamais ». La composition de l'ensemble de ce paragraphe ne révèle d'ailleurs aucun souci de rigueur logique.

Rousseau passe de façon décousue de l'analyse de ses impressions physiques au contenu de ses rêveries, puis à la contemplation de la Nature, suivant le mouvement même de sa conscience. Un vocabulaire bien adapté.

L'écrivain sait trouver le verbe précis pour retrouver ces moments de passivité consentante : « Pour les après-dînées, écrit-il au début du texte, je les livrais totalement à mon humeur...

» Il reprendra ce même mot quelques phrases plus loin : «je me livrais à des rêveries sans objet». L'intensité de ces moments de pure ivresse jaillit aussi à partir de quelques termes pleins de force : « une joie qui allait jusqu'au tressaillement ».

L'analyse nuance toutefois les composantes de cette explosion de bonheur lorsqu'elle tente de nous rendre sensible cette « félicitât ion secrète» dont Rousseau parle un peu plus loin. II.

LA TENSION D'UNE AME SECRÈTE L'intensité du bonheur que nous venons de percevoir se trouve accrue par le sentiment d'insécurité guettant sans cesse l'écrivain tout au long de ce texte. Une menace latente.

L'angoisse que Rousseau a éprouvée à Môtiers vient, en effet, ponctuer le mouvement de cette analyse confidentielle.

La présence des autres hommes et l'obsession de persécution qu'ils incarnent. »

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