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« La poésie n'est pas un ornement, elle est un instrument », a prétendu Victor Hugo. Commentez ?

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C'est ce qui est arrivé aux Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, qui, publiés trop tard, ne trouvèrent plus d'écho dans les esprits enfin pacifiés, - et cela en dépit de leur magie verbale.III. - Élévation du débat :Mais ces quelques considérations nous font entrevoir une solution :a) C'est précisément cette magie verbale qui a sauvé les Tragiques de l'injuste accueil fait par les contemporains, d'où l'on peut conclure déjà contre Hugo que la poésie a d'abord besoin d'être un ornement.b) Toutefois, à côté de cette Beauté qu'on ne manquera jamais d'attendre de la poésie, peut-être faut-il lui reconnaître quelque utilité, - non pas directement, comme l'a trop souvent cru Hugo, mais indirectement, parce qu'elle est humaine et que rien de ce qui est humain ne lui est étranger.c) D'abord utilité personnelle :• Ainsi rendra-t-elle la vie plus agréable, en élevant le lecteur au-dessus des bassesses et des vulgarités; elle sera un délassement et un divertissement au sens pascalien du mot.• Fénelon notait déjà : « La poésie est plus utile et plus sérieuse que le vulgaire ne le croit » ; et Hugo dans la Préface des Contemplations :« Son utilité morale est incontestable, car elle nous permet de nous mieux connaître dans la mesure où les grands poètes ont bien connu l'homme ». Bref, de par sa nature même de poésie, elle suppose et développe le sens de l'idéal et le goût du Beau.d) Mais l'utilité sociale est aussi évidente :• Gautier lui-même dans le Poète et la Foule (Espana, 1845), soutient que la poésie enrichit l'Humanité en faisant naître une communion et en élevant les âmes par la pure jouissance esthétique :N'ai-je pas de mon flanc, d'où mon âme s'écoule Fait jaillir une source où boit le genre humain ?• Accordons plus : il y a une forme de l'engagement esthétique par laquelle l'écrivain prend conscience des problèmes de son temps et défend des valeurs éternelles, mais il refuse de s'enrôler, ce qui est une question de goût, de mesure et de délicatesse. Hugo n'a pas toujours eu ces qualités, mais reconnaissons que souvent il a lutté - avec Lamartine, avec Vigny, avec Musset - contre les injustices, les abus, la tyrannie, non pas pour que tel bien triomphe {voilà l'enrôlement et l'illusion), mais pour que le mal qui n'a ni patrie, ni parti, ni frontière ne triomphe pas; voilà l'engagement décemment et esthétiquement possible de l'artiste !• Enfin Baudelaire qui ne croyait ni à l'art pour un but scientifique, politique ou moral, ni à « l'art pour l'art » écrit que « la poésie n'a et ne peut pas avoir un autre but qu'elle-même ».

« « La poésie n'est pas un ornement, elle est un instrument », a prétendu Victor Hugo. Commentez. Introduction : a) La poésie, qui chante nos joies ou nos douleurs, est éternelle. Mais doit-elle sa pérennité à sa Beauté ? b) Victor Hugo ne semble pas croire à cette explication quand il écrit : « La poésie n'est pas un ornement, elle est un instrument ». c) Qu'entend-il par là et pouvons-nous être d'accord ? I. — Thèse de Hugo : Elle exprime une double conception : A. — La poésie n'est pas un ornement : Hugo repousse la thèse de ceux qui proclament l'inutilité de la poésie, par exemple... a) Malherbe, qui disait selon Racan : « C'est sottise de faire des vers pour en espérer autre récompense que son propre divertissement : un bon poète n'est pas plus utile à l'Etat qu'"un bon joueur de quilles"; b) Musset, qui raille les prétentions utilitaires de la poésie dans Namouna (1829) et dans Dupuis et Cotonet (1836); c) Gautier surtout, qui, à partir de 1830, s'élève contre l'orientation utilitaire de l'art romantique et affirme la nécessité de l'art pour l'art, en écrivant dans la Préface de Mlle Maupin (1833) : « Il n'y a vraiment de Beau que ce qui ne peut servir à Rien ». Il prétendait même que la beauté de la poésie réside dans son inutilité. B. — Elle est un instrument : Selon Hugo, le poète doit être au service d'un idéal religieux, politique, et destiné à conseiller, à guider un siècle. a) Hugo lui-même s'est défini « l'écho sonore » de son temps, et n'a pas craint, dès la Préface des Odes, de s'engager dans la croisade libérale et de magnifier dans toutes ses poésies lyriques, épiques ou satiriques, les grandes aspirations de son temps et à en dénoncer âprement les adversaires : Un roi, c'est de la guerre, un dieu, c'est de la nuit. b) C'est la thèse de l'engagement qu'avait déjà soutenue avant lui La Pléiade, en particulier Ronsard (Ode à Michel de l'Hôpital). c) C'est aussi la thèse de la plupart des Romantiques, qui, après 1830, participent au mouvement libéral : Cf. Lamartine : A Némésis, La Marseillaise de la paix, La Chute d'un Ange. Vigny lui-même met une semblable définition du poète dans la bouche de Chatterton. Peut-on accepter cette thèse sans discussion ? A. — Dangers de la poésie : On remarquera, tout d'abord, que Hugo, en proposant une thèse aussi systématique, passe sous silence un troisième aspect de la question : celle des dangers mêmes de la poésie; surtout lorsqu'on prétend en faire un instrument : a) Elle peut, en effet, paraître un embellissement de la réalité, qui transfigure tout : les poètes ne risquent-ils pas de déformer en nous le sens du réel; Madame Bovary n'a-t-elle pas eu l'imagination pervertie par des lectures chimériques ? b) A écrire ou à lire des vers, on risque d'oublier les devoirs immédiats qu'impose la vie. Faisant appel non à l'intelligence et à la raison mais à la sensibilité et à l'imagination, la poésie ne peut rien démontrer. Or, souvent, on a besoin de trouver en face des réalités une solution claire. Les « philosophes » prétendaient écrire pour agir : aussi n'appréciaient-ils guère la poésie (Montesquieu, d'Alembert, Vauvenargues). Déjà, dans l'antiquité, Platon, à cause de ce déséquilibre qu'elle entraîne dans l'âme au profit des forces irrationnelles, avait voulu chasser les poètes de la Cité. c) Enfin la poésie peut être une tentation de parer de ses beautés harmonieuses des idées ou des sentiments discutables. C'est ainsi que Rousseau condamne les tragédies de Racine parce que ce dernier pare de la séduction du vers ou de l'art nos vices et nos faiblesses. B. — Faiblesses de la poésie engagée : Or c'est précisément le cas de la poésie engagée de proposer des idées ou des sentiments discutables, les « mythes » d'une génération, les modes passagères : a) Ce sont les résultats de cette « conception instrumentale » de la poésie qui font aujourd'hui sourire, par exemple cette affirmation de Victor Hugo que : Tout homme qui sait lire est un homme sauvé, parce que l'affirmation est trop précise, trop datée et a démenti sa promesse illusoire. b) De plus, la recherche de l'utilité, de l'engagement pour une cause trop voyante, risque de tourner au didactisme ou, du moins, d'indisposer le lecteur et de tuer partiellement la poésie. C'est ce qui est arrivé aux Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, qui, publiés trop tard, ne trouvèrent plus d'écho dans les esprits enfin pacifiés, — et cela en dépit de leur magie verbale. »

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