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Jean Rostand, Peut-on modifier l'Homme ?

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DÉFENSE DES SCIENTISTES

Ce n'est pas, en effet, parce qu'on les admire, ces merveilleux progrès de la biologie, parce qu'on ne peut faire autrement que de s'enthousiasmer pour les perspectives grandioses que le laboratoire découvre au destin de l'homme, ce n'est pas pour cela qu'on ne voit pas, qu'on ne comprend pas, qu'on ne sent pas ce qu'il peut y avoir de troublant, de déconcertant, d'effrayant à voir l'homme peu à peu s'approcher de l'homme avec ses grosses mains et se préparer à éprouver sur lui-même les effets d'une sorcellerie bégayante... Quel biologiste digne de ce nom pourrait, sans une secrète émotion, et même s'il en a appelé la venue, voir venir l'heure où la technique va oser s'en prendre à l'être pensant... Nous, qu'on appelle les « scientistes » — et nous ne refusons pas cette appellation, il en est de moins honorables — nous ne sommes pas si grossièrement et naïvement insensibles qu'on veut bien le croire... Ce n'est pas parce que nous laissons l'homme dans la nature que nous avons pour lui moins de respect et que nous sommes disposés à lui manquer d'égards. J'irais même jusqu'à dire que, peut-être, le respect de l'homme devrait être encore plus grand chez ceux qui ne croient qu'en l'homme et qui, dénués de toute illusion de transcendance, ne savent voir en lui qu'une bête non pareille, n'ayant d'autre obligation qu'envers elle-même, n'ayant à écouter d'autre loi que la sienne, n'ayant d'autres valeurs à révéler que celles qu'elle s'est données. Jean Rostand, Peut-on modifier l'Homme ? (La Diane française, 1953), Hachette. Pourquoi Jean Rostand éprouve-t-il le besoin de démontrer ici que les « scientistes » ne sont pas insensibles ? Comment la précision du vocabulaire contribue-t-elle à l'exactitude de l'analyse ? Ne peut-on dégager de ce texte un véritable humanisme scientifique ? INTRODUCTION Jean Rostand n'est pas seulement le grand savant dont les travaux sur la génétique font autorité, ni le vulgarisateur qui a fait connaître au grand public les notions fondamentales de la biologie moderne, mais aussi un penseur, un philosophe qui s'est efforcé de tirer des sciences une culture humaniste et une morale élevée. Dans le texte ci-dessus, il a voulu défendre les savants, ses frères, de l'accusation d'insensibilité souvent portée contre eux, et pour cela, il n'a pas hésité à exprimer ses propres idées et ses sentiments personnels : n'a-t-il pas ainsi contribué à édifier une philosophie de l'homme et de la science ?

« DÉFENSE DES SCIENTISTES Ce n'est pas, en effet, parce qu'on les admire, ces merveilleux progrès de la biologie, parce qu'on ne peut faire autrement que de s'enthousiasmer pour les perspectives grandioses que le laboratoire découvre au destin de l'homme, ce n'est pas pour cela qu'on ne voit pas, qu'on ne comprend pas, qu'on ne sent pas ce qu'il peut y avoir de troublant, de déconcertant, d'effrayant à voir l'homme peu à peu s'approcher de l'homme avec ses grosses mains et se préparer à éprouver sur lui-même les effets d'une sorcellerie bégayante... Quel biologiste digne de ce nom pourrait, sans une secrète émotion, et même s'il en a appelé la venue, voir venir l'heure où la technique va oser s'en prendre à l'être pensant...

Nous, qu'on appelle les « scientistes » — et nous ne refusons pas cette appellation, il en est de moins honorables — nous ne sommes pas si grossièrement et naïvement insensibles qu'on veut bien le croire... Ce n'est pas parce que nous laissons l'homme dans la nature que nous avons pour lui moins de respect et que nous sommes disposés à lui manquer d'égards.

J'irais même jusqu'à dire que, peut-être, le respect de l'homme devrait être encore plus grand chez ceux qui ne croient qu'en l'homme et qui, dénués de toute illusion de transcendance, ne savent voir en lui qu'une bête non pareille, n'ayant d'autre obligation qu'envers elle-même, n'ayant à écouter d'autre loi que la sienne, n'ayant d'autres valeurs à révéler que celles qu'elle s'est données. Jean Rostand, Peut-on modifier l'Homme ? (La Diane française, 1953), Hachette. Pourquoi Jean Rostand éprouve-t-il le besoin de démontrer ici que les « scientistes » ne sont pas insensibles ? Comment la précision du vocabulaire contribue-t-elle à l'exactitude de l'analyse ? Ne peut-on dégager de ce texte un véritable humanisme scientifique ? INTRODUCTION Jean Rostand n'est pas seulement le grand savant dont les travaux sur la génétique font autorité, ni le vulgarisateur qui a fait connaître au grand public les notions fondamentales de la biologie moderne, mais aussi un penseur, un philosophe qui s'est efforcé de tirer des sciences une culture humaniste et une morale élevée.

Dans le texte ci-dessus, il a voulu défendre les savants, ses frères, de l'accusation d'insensibilité souvent portée contre eux, et pour cela, il n'a pas hésité à exprimer ses propres idées et ses sentiments personnels : n'a-t-il pas ainsi contribué à édifier une philosophie de l'homme et de la science ? I.

LES «SCIENTISTES» SONT-ILS INSENSIBLES? Les « scientistes » sont-ils insensibles ? L'auteur fait allusion ici à tous les reproches qu'on fait habituellement aux mathématiciens, aux physiciens, aux biologistes : ils ne voient, dit-on, que des lois, des principes, des chiffres, ils méprisent les hommes.

Le public croit aussi que les savants ont été trop souvent de véritables apprentis-sorciers qui ont osé se mêler de la nature humaine, après s'être occupé des choses matérielles, et de l'ordre du monde.

Les voilà sur le point de créer une nouvelle sorcellerie, encore bégayante à ce jour.

Jusqu'où iront-ils ? Mais Jean Rostand nous montre bientôt que les savants sont inquiets, eux aussi, de la tournure des événements et des avatars du progrès...

Ainsi le biologiste s'inquiète-t-il à la pensée que les drogues, les opérations chirurgicales, la psychanalyse, risquent toujours de modifier la nature humaine de manière imprévisible : « Nous ne sommes pas si grossièrement et naïvement insensibles...

» II.

LA PRÉCISION DU VOCABULAIRE Dans la première partie du texte, il y a d'abord des expressions populaires calquées sur celles qui expriment la confiance, l'optimisme un peu naïfs de tant de nos contemporains (« ces merveilleux progrès », « perspectives grandioses », « on ne peut faire autrement ») mais plus loin, des mots et des expressions tout aussi vigoureuses expriment l'angoisse et les incertitudes d'hommes lucides : « troublant, déconcertant, effrayant », soulignés par des images pittoresques et suggestives : « s'approche avec ses grosses mains »..., « sorcellerie bégayante »...

« s'en prendre à l'être pensant ».

Il est beau de voir Rostand définir ainsi d'emblée les deux aspects contraires, les deux jugements opposés auxquels donnent lieu les progrès évidents de la biologie, et l'extension de ses applications pratiques : on en déduit aisément qu'il veut, quant à lui, éviter toute simplification excessive, tout optimisme de commande, tout pessimisme stérile.

Il n'indique pas ici les précautions à prendre, les solutions à proposer, mais toute son œuvre y est consacrée. III.

UN HUMANISME SCIENTIFIQUE La fin du texte constitue une affirmation réitérée de la position de l'auteur.

Il la compare à l'attitude des penseurs spiritualistes.

Prenant pour point de départ l'hypothèse rationaliste qui « laisse l'homme dans la nature » et le considère comme un animal supérieur aux autres («une bête non pareille»), il affirme que les scientistes ont pour l'homme autant de respect et d'égards que les esprits religieux. Ne croyant qu'en l'homme lui-même et le prenant pour but, il lui attribue la valeur suprême. Pour nous suggérer cet idéal nouveau, l'auteur a composé une phrase qui rompt avec l'allure générale du texte.

Cet homme qui ne se pique pas d'éloquence s'exprime ici sur un rythme oratoire.

L'élan de sa conviction fervente se traduit par la manière dont il souligne l'audace de ses affirmations raisonnées : « J'irai même jusqu'à dire...

» Cette profession de foi se développe, chez un écrivain qui a pourtant horreur de l'éloquence, en une vaste période, harmonieusement balancée par des membres de phrase symétriques dont l'ampleur va croissant jusqu'à sa conclusion.

Cette symétrie enfin est encore soulignée par le parallélisme des propositions reprenant, à des places identiques, les mêmes termes : « n'ayant d'autre obligation...

n'ayant à écouter d'autre loi., n'ayant d'autres valeurs...

». L'ardeur de sa conviction a quelque chose d'irrésistible. CONCLUSION Jean Rostand a voulu montrer que les savants ne sont pas insensibles, qu'ils s'inquiètent de l'avenir de l'homme et du monde, et des conséquences de leurs propres travaux.

Grand savant, écrivain brillant, il a lui-même fait la preuve de cet intérêt constant, et tenté de définir un humanisme nouveau, qu'on peut discuter, mais dont la dignité reste indéniable.. »

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