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«j'aime à suivre les règles, écrit quelque part Corneille, mais loin de me rendre leur esclave, je les élargis et resserre selon le besoin qu'en a mon sujet. » Ce que vous savez de ses principales pièces vous paraît-il prouver que Corneille aime, comme il le dit, à suivre les règles ? Ne prend-il pas à chaque occasion des libertés avec elles? Dans quelle mesure ces libertés s'expliquent-elles par sa conception de la tragédie ?

Extrait du document

Tantôt il en élargit le cadre aux proportions d'une ville - c'est le cas pour Le Cid, dont la scène se passe à Séville tour à tour dans le palais du roi, dans la maison de Chimène et sur la place publique. Tantôt il s'attache à la respecter strictement, mais c'est au prix d'une invraisemblance. Dans Horace, le Roi prend la peine de se déplacer pour venir, au mépris des usages, juger le jeune Horace dans la maison de son père. Dans Cinna, les conjurés, au mépris de toute prudence, tiennent les assises de leur complot dans une salle du palais de l'Empereur contre qui ce complot est dirigé. Enfin, pour permettre à Polyeucte de sortir de sa prison et de venir affronter, dans ce vestibule du palais où se passe l'action, les derniers assauts de ses proches, il faut invoquer le danger d'une insurrection populaire. Pour observer strictement l'unité de lieu, Corneille a toujours besoin de faire appel à quelque artifice. II. Unité de temps C'est de la même manière qu'il ruse avec l'unité de temps. Il ne la viole pas délibérément en ce sens qu'il enferme coûte que coûte les événements dans la limite des vingt-quatre heures. Tel est le cas dans Le Cid où l'on conçoit mal qu'en dépit de sa juvénile ardeur Rodrigue puisse, sans désemparer, provoquer et tuer le Comte, engager et gagner contre les Maures un combat décisif, entreprendre un nouveau duel contre Don Sanche, et mener à bien en même temps ses affaires de coeur.

« «J'aime à suivre les règles, écrit quelque part Corneille, mais loin de me rendre leur esclave, je les élargis et resserre selon le besoin qu'en a mon sujet.

» Ce que vous savez de ses principales pièces vous paraît-il prouver que Corneille aime, comme il le dit, à suivre les règles ? Ne prend-il pas à chaque occasion des libertés avec elles? Dans quelle mesure ces libertés s'expliquent-elles par sa conception de la tragédie? Corneille ne s'est jamais trouvé à l'aise dans le cadre étroit des trois unités.

Sans doute s'est-il toujours gardé de prendre ouvertement parti contre elles pour ne pas s'aliéner la puissante cabale des théoriciens.

Mais il a toujours revendiqué pour l'écrivain le droit d'en assouplir le cadre pour pouvoir exploiter dans sa plénitude, avec toutes les ressources de son talent original, la richesse de la matière qu'il avait choisie.

C'est en ce sens qu'il écrit : « J'aime à suivre les règles, mais loin de me rendre leur esclave, je les élargis et resserre selon le besoin qu'en a mon sujet.

» I.

Unité de lieu Or cet assouplissement qu'il apporte aux règles se manifeste clairement pour celle d'entre elles dont la violation s'impose immédiatement aux yeux du spectateur : l'unité de lieu.

Tantôt il en élargit le cadre aux proportions d'une ville — c'est le cas pour Le Cid, dont la scène se passe à Séville tour à tour dans le palais du roi, dans la maison de Chimène et sur la place publique.

Tantôt il s'attache à la respecter strictement, mais c'est au prix d'une invraisemblance.

Dans Horace, le Roi prend la peine de se déplacer pour venir, au mépris des usages, juger le jeune Horace dans la maison de son père.

Dans Cinna, les conjurés, au mépris de toute prudence, tiennent les assises de leur complot dans une salle du palais de l'Empereur contre qui ce complot est dirigé.

Enfin, pour permettre à Polyeucte de sortir de sa prison et de venir affronter, dans ce vestibule du palais où se passe l'action, les derniers assauts de ses proches, il faut invoquer le danger d'une insurrection populaire.

Pour observer strictement l'unité de lieu, Corneille a toujours besoin de faire appel à quelque artifice. II.

Unité de temps C'est de la même manière qu'il ruse avec l'unité de temps.

Il ne la viole pas délibérément en ce sens qu'il enferme coûte que coûte les événements dans la limite des vingt-quatre heures.

Tel est le cas dans Le Cid où l'on conçoit mal qu'en dépit de sa juvénile ardeur Rodrigue puisse, sans désemparer, provoquer et tuer le Comte, engager et gagner contre les Maures un combat décisif, entreprendre un nouveau duel contre Don Sanche, et mener à bien en même temps ses affaires de coeur.

Horace et Cinna concentrent sans doute moins d'événements en une seule journée : pourtant la première de ces pièces comporte encore un combat, un meurtre, un procès — et la deuxième, un complot, la découverte de ce complot et le pardon accordé aux conjurés.

Dans Polyeucte, les faits se succèdent aussi à un rythme accéléré mais la rapidité de cette succession peut se justifier par les réactions naturelles des caractères.

Avec l'ardeur d'un néophyte, Polyeucte aussitôt après son baptême se précipite au temple pour briser les idoles.

Si Néarque est mis à mort sur-le-champ, c'est dans le feu de l'indignation que provoque le sacrilège, et Félix espère par le spectacle de cette exécution sommaire intimider son gendre et le faire renoncer à sa folie de la croix.

Enfin, la conversion de Pauline et de Félix suit immédiatement le supplice de Polyeucte, par un élan de contagion mystique que provoque la conduite édifiante du martyr. Chargée d'événements qui se précipitent, l'action reste néanmoins dans les limites de la vraisemblance. III.

Unité d'action On conçoit que ces péripéties multiples ne puissent s'organiser aisément au sein de l'action.

Et c'est pourquoi l'unité d'action est loin d'être parfaite dans la plupart des grandes pièces cornéliennes.

Dans Horace, le meurtre de Camille provoque un rebondissement, alors qu'avec l'issue du combat qui consacrait la victoire de Rome se dénouait la première intrigue.

A ce moment, comme disait Voltaire, c'est «une nouvelle pièce qui commence ».

Seule subsiste une unité d'intérêt, puisque le jeune Horace reste dans les deux cas le personnage essentiel et qu'à deux reprises il risque sa vie.

Dans Cinna, l'intérêt s'attache d'abord aux conjurés, à Cinna et à Emilie, pour passer ensuite à Auguste.

Dans Le Ciel, certains épisodes et notamment ceux qui concernent l'infante et le tendre sentiment qu'elle nourrit sans espoir pour Rodrigue, restent extérieurs au problème essentiel : l'amour de Rodrigue et de Chimène.

Mais dans Polyeucte, si l'action n'est pas unique, elle est au moins unifiée.

Certes, il existe une intrigue secondaire, le roman de Pauline et de Sévère où l'on était tenté de voir au XVIIe siècle le véritable sujet.

Mais les éléments de cette intrigue ne se développent qu'en fonction de l'action principale qui est l'ascension de Polyeucte vers le martyre : c'est l'arrivée de Sévère et le sacrifice auquel cette arrivée donne lieu qui fournissent à Polyeucte l'occasion d'affirmer hautement sa foi, et c'est encore la présence de Sévère qui empêche Félix de pardonner. Telle est donc l'attitude de Corneille en face des règles : il n entend pas s en rendre esclave ; le respect qu'il leur témoigne se manifeste moins souvent par une stricte Observance que par le mal qu'il se donne à composer avec elles.

On ne saurait d'ailleurs à la réflexion s'en étonner.

Car à l'époque où Corneille écrit ses principales pièces, les règles n'ont pas encore gagné la partie au théâtre, et les faveurs du public comme celles des auteurs se partagent encore entre la tragédie qui observe les règles et la tragi-comédie qui n'en a cure.

En outre, le système dramatique de Corneille est moins que tout autre propre à s'accommoder des règles.

Les personnages sont des êtres volontaires et leur volonté pour s'affirmer doit triompher d'obstacles sans cesse renouvelés.

C'est dire que la pièce ne peut manquer de comporter ces péripéties multiples dont l'enchaînement se fait malaisément au sein d'une action unique et s'enferme péniblement dans l'étroitesse des unités de lieu et de temps.. »

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