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Camus et l'absurdité du monde

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Voici des arbres et je connais leur rugueux, de l'eau et j'éprouve sa saveur. Ces parfums d'herbe et d'étoiles, la nuit, certains soirs où le coeur se détend, comment nierais-je ce monde dont j'éprouve la puissance et les forces ? Pourtant toute la science de cette terre ne me donnera rien qui puisse m'assurer que ce monde est à moi. Vous me le décrivez et vous m'apprenez à le classer. Vous énumérez ses lois et dans ma soif de savoir, je consens qu'elles soient vraies. Vous démontez son mécanisme et mon espoir s'accroît. Au terme dernier, vous m'apprenez que cet univers prestigieux et bariolé se réduit à l'atome et que l'atome lui-même se réduit à l'électron. Tout ceci est bon et j'attends que vous continuiez. Mais vous me parlez d'un invisible système planétaire où des électrons gravitent autour d'un noyau. Vous m'expliquez ce monde avec une image. Je reconnais alors que vous êtes venu à la poésie : je ne connaîtrai jamais. Ai-je le temps de m'en indigner ? Vous avez déjà changé de théorie. Ainsi cette science qui devait tout m'apprendre finit dans l'hypothèse, cette lucidité sombre dans la métaphore, cette incertitude se résout en oeuvre d'art. Qu'avais-je besoin de tant d'efforts ? Les lignes douces de ces collines, et la main du soir sur ce coeur agité m'en apprennent bien plus. Je suis revenu à son commencement. Je comprends que si je puis, par la science, saisir les phénomènes et les énumérer, je ne puis pour autant appréhender le monde. Quand j'aurais suivi du doigt son relief tout entier, je n'en saurais pas plus. Et vous me donnez à choisir entre une description, qui est certaine, mais qui ne m'apprend rien, et des hypothèses qui prétendent m'enseigner, mais qui ne sont point certaines. Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, 1943, Gallimard. INTRODUCTION Cette page est tirée du Mythe de Sisyphe où Albert Camus a mis en évidence l'absurdité du monde ou plutôt le caractère absurde de notre connaissance du monde, qui nous enferme dans ses murs, dans les « murs de l'absurde ». Il y a dans cette oeuvre, d'une sombre beauté, des pages assez désolées sur le problème de la connaissance ; « un homme nous demeure à jamais inconnu et il y a toujours en lui quelque chose d'irréductible qui nous échappe, bien qu'en pratique j'aie la connaissance générale des hommes ». Les plus grandes actions ont souvent un début dérisoire ; il est impossible de distinguer sûrement le vrai et le faux ; toute morale paraît absurde devant la mort, je peux « toucher le monde » mais ma connaissance s'arrête là...

« Voici des arbres et je connais leur rugueux, de l'eau et j'éprouve sa saveur.

Ces parfums d'herbe et d'étoiles, la nuit, certains soirs où le cœur se détend, comment nierais-je ce monde dont j'éprouve la puissance et les forces ? Pourtant toute la science de cette terre ne me donnera rien qui puisse m'assurer que ce monde est à moi.

Vous me le décrivez et vous m'apprenez à le classer.

Vous énumérez ses lois et dans ma soif de savoir, je consens qu'elles soient vraies.

Vous démontez son mécanisme et mon espoir s'accroît.

Au terme dernier, vous m'apprenez que cet univers prestigieux et bariolé se réduit à l'atome et que l'atome lui-même se réduit à l'électron.

Tout ceci est bon et j'attends que vous continuiez.

Mais vous me parlez d'un invisible système planétaire où des électrons gravitent autour d'un noyau.

Vous m'expliquez ce monde avec une image.

Je reconnais alors que vous êtes venu à la poésie : je ne connaîtrai jamais.

Ai-je le temps de m'en indigner ? Vous avez déjà changé de théorie.

Ainsi cette science qui devait tout m'apprendre finit dans l'hypothèse, cette lucidité sombre dans la métaphore, cette incertitude se résout en œuvre d'art.

Qu'avais-je besoin de tant d'efforts ? Les lignes douces de ces collines, et la main du soir sur ce cœur agité m'en apprennent bien plus.

Je suis revenu à son commencement.

Je comprends que si je puis, par la science, saisir les phénomènes et les énumérer, je ne puis pour autant appréhender le monde.

Quand j'aurais suivi du doigt son relief tout entier, je n'en saurais pas plus.

Et vous me donnez à choisir entre une description, qui est certaine, mais qui ne m'apprend rien, et des hypothèses qui prétendent m'enseigner, mais qui ne sont point certaines.

Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, 1943, Gallimard. INTRODUCTION Cette page est tirée du Mythe de Sisyphe où Albert Camus a mis en évidence l'absurdité du monde ou plutôt le caractère absurde de notre connaissance du monde, qui nous enferme dans ses murs, dans les « murs de l'absurde ».

Il y a dans cette œuvre, d'une sombre beauté, des pages assez désolées sur le problème de la connaissance ; « un homme nous demeure à jamais inconnu et il y a toujours en lui quelque chose d'irréductible qui nous échappe, bien qu'en pratique j'aie la connaissance générale des hommes ».

Les plus grandes actions ont souvent un début dérisoire ; il est impossible de distinguer sûrement le vrai et le faux ; toute morale paraît absurde devant la mort, je peux « toucher le monde » mais ma connaissance s'arrête là... I.

Alors que le début du passage nous offre « les arbres et leur rugueux», «de l'eau...

et sa saveur», «des parfums d'herbe et d'étoile » « la nuit, certains soirs » signes qui touchent le cœur et prouvent — pour la sensibilité d'un artiste, d'un poète — l'existence d'un monde dont il sent la puissance et les forces, de leur côté l'intelligence, le raisonnement, la connaissance scientifique ne lui apportent rien de personnel : « toute la science du monde ne me donnera rien qui puisse m'assurer que ce monde est à moi».

Les explications appellent d'autres explications...

et finalement l'enchaînement logique aboutit à une image poétique, « un invisible système planétaire où des électrons gravitent autour d'un noyau ».

Démarche absurde qui « revient à son commencement », qui de déduction en déduction retombe dans la pure « hypothèse ».

Faut-il conclure à l'absurdité du monde ? Non pas.

Ce monde n'est pas absurde, mais il n'est pas foncièrement raisonnable, selon la raison humaine ; ce qui est absurde, c'est la confrontation d'une intelligence éprise de clarté, avec un monde irrationnel qui lui échappe.

A quoi bon tant d'efforts, à quoi bon tant d'explications? II.

Mais peut-on se contenter de sensations fugitives, peut-on se résoudre à ne connaître que le rugueux des arbres, la saveur de Veau, et le vert des feuilles ? Un effort d'explication du monde n'est-il pas louable, n'est-il pas humainement indispensable, alors même qu'il n'aboutit pas à une solution définitive ? Énumérer des lois n'est pas méprisable.

Il est peut-être un peu naïf d'attendre de la science une explication définitive, une sorte de formule quasi magique, comme l'espéraient les alchimistes.

Changer de théories, procéder à des approximations progressives paraît beaucoup plus conforme à la science moderne, qui est d'autant moins sûre de résoudre « l'énigme de l'Univers » qu'elle découvre sans cesse de nouveaux mystères, de nouveaux champs d'investigations... III.

C'est peut-être parce qu'il était épris d'absolu qu'Albert Camus ne pouvait se contenter des explications rationalistes et scientifiques de l'univers; et c'était sans doute parce qu'il était trop exigeant et trop humain qu'il se révoltait contre l'absurdité du monde.

Voilà pourquoi il écrivait «je suis revenu à mon commencement », c'est-à-dire « à la ligne douce des collines, à la main du soir sur son cœur agité ».

En effet la beauté des choses est la consolation de l'artiste, elle lui rend la conscience de sa dignité d'homme.

Même Meursault n'est pas étranger à la chaleur du soleil méditerranéen, ni à la caresse de la mer, ni à la fraîcheur de la brise du soir... CONCLUSION Cette page est ambiguë, comme toute l'œuvre d'Albert Camus, et par là-même profondément sincère et humaine. Déçu par la science dont il attendait trop, il est fasciné par le monde incompréhensible, séduit par cette vie absurde, plein d'admiration devant les arbres, le ciel étoile, le soir qui s'étend sur les collines et sur la mer.... »

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