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Alexandre Vialatte, Dernières nouvelles de l'homme, Julliard, 1978.

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L'automne s'obstine au flanc des coteaux. Du maïs, des oiseaux s'envolent. Des feux s'allument dans les jardins. Il en monte de hautes fumées. L'air sent le céleri, les fanes de pommes de terre. La ampagne est calme et muette. On voit au loin, contre le ciel ... Un escalier, çà et là, ne mène à rien. D'une maison basse, il n'est resté que le perron, avec sa rampe en fer forgé. Une haute pour voûtée porte une date inscrite dans la pierre ; elle s'ouvre sur une cour sans murs et tout envahie par l'ortie. C'est le théâtre de l'absence. Tous les habitants sont partis. Il y a soixante ans, ils étaient trois cents ; il y trente ans, ils étaient trente. Aujourd'hui, il n'y en a plus un. Si, peut-être, une vieille femme assise sur les marches de son seuil noir, une écuelle entre les genoux. Elle mange sa soupe. Le soir descend. La nuit arrive. Pas une lumière. La rue «Qui-monte» est vide, comme la rue «Qui-descend». Que fait la vieille? Elle reste là. Telle une pomme oubliée sur un pommier d'automne. Elle ne fait pas autre chose que rester. Pour rester. Le soir à l'heure des chauves-souris, elles erre dans les deux rues, ombre parmi les ombres, et frappe aux portes des maisons abandonnées. Elle parle aux morts et aux absents. Et le jour, elle parle à ses chèvres. Alexandre Vialatte, Dernières nouvelles de l'homme, Julliard, 1978.

« L'automne s'obstine au flanc des coteaux.

Du maïs, des oiseaux s'envolent.

Des feux s'allument dans les jardins.

Il en monte de hautes fumées.

L'air sent le céleri, les fanes de pommes de terre.

La ampagne est calme et muette.

On voit au loin, contre le ciel ...

Un escalier, çà et là, ne mène à rien.

D'une maison basse, il n'est resté que le perron, avec sa rampe en fer forgé.

Une haute pour voûtée porte une date inscrite dans la pierre ; elle s'ouvre sur une cour sans murs et tout envahie par l'ortie.

C'est le théâtre de l'absence.

Tous les habitants sont partis.

Il y a soixante ans, ils étaient trois cents ; il y trente ans, ils étaient trente. Aujourd'hui, il n'y en a plus un. Si, peut-être, une vieille femme assise sur les marches de son seuil noir, une écuelle entre les genoux.

Elle mange sa soupe.

Le soir descend.

La nuit arrive.

Pas une lumière.

La rue «Qui-monte» est vide, comme la rue «Qui-descend».

Que fait la vieille? Elle reste là.

Telle une pomme oubliée sur un pommier d'automne. Elle ne fait pas autre chose que rester.

Pour rester.

Le soir à l'heure des chauves-souris, elles erre dans les deux rues, ombre parmi les ombres, et frappe aux portes des maisons abandonnées.

Elle parle aux morts et aux absents.

Et le jour, elle parle à ses chèvres.

Alexandre Vialatte, Dernières nouvelles de l'homme, Julliard, 1978. La désertification des campagnes a souvent inspiré les écrivains, comme Giono par exemple.

À travers ces chroniques de villages qui meurent peu à peu, c'est la peinture de tout un monde qui disparaît, irrémédiablement condamné par le progrès : tel est le thème d'un texte d'Alexandre Vialatte (1901-1991), écrivain d'origine auvergnate, auteur de trois beaux romans, et de divers articles pour le journal La Montagne, volontiers amusés et ironiques, traducteur enfin, et introducteur en France, de l'œuvre de Kafka.

Dans un extrait des Dernières Nouvelles de l'Homme, publiées en 1978, Vialatte nous parle de la campagne, de la nature automnale, d'un village abandonné, où seule reste une vieille femme pour témoigner de l'existence d'un passé révolu.

Mais, grâce à une construction rigoureuse, à des images incisives, le texte n'est pas seulement la description d'un monde privé peu à peu de vie : c'est un combat plus intense qui s'y livre, celui - éternel, quasi mythique, des forces de la Lumière et de l'Obscurité, de la mort et de la vie. La première partie du texte - le premier paragraphe - situe l'époque : « l'automne » ; le cadre - « la campagne », le « ciel », des « collines » - et, plus exactement, un lieu, « flanc » de « coteaux » et « jardins », champs où pousse du « maïs ».

Aucune allusion ici à une présence humaine quelconque : seuls êtres vivants apparemment, « quelques oiseaux s'envolent ».

Le narrateur lui-même s'efface, discret : nul « je », nulle présence d'un « moi » s'adressant directement au lecteur, mais un « on » neutre et vague - vous et nous réunis - qui « voit au loin », puis « va » et « s'aperçoit » que le village, là-bas, est « vide ».

Les notations visuelles l'emportent nettement - mouvement des envolées d'oiseaux, « feux » qui « s'allument » et d'où montent « de hautes fumées » ; tous les éléments sont là - » feux », « air », « terre », seul manque le plus fluide, le plus vivant peut-être, l'eau.

Mais l'observateur, s'il est effacé, n'en est pas moins sensible au décor et aux odeurs subtiles et rustiques qui montent de la campagne ; l'odorat paysan, celui de Vialatte, est plus délicat qu'on ne pense : « l'air sent le céleri, les fanes de pommes de terre ».

Aucun son en revanche dans cette campagne, calme et muette », même les oiseaux semblent silencieux.

A la fin du paragraphe, le regard quitte les premiers plans pour se diriger vers l'horizon où s'aperçoit « le contour de quelque village ». « On » nous emmène alors vers ce nouveau lieu, « après avoir marché longtemps » ; l'écrivain prend son temps, mesure l'espace, et débouche sur le « vide ».

Les trois phrases qui ouvrent ce deuxième paragraphe se terminent chacune sur un mot de même connotation, de même » couleur » : « vide », « creuse », « rien » : » ce n'est qu'une façade de théâtre.

La vie du village est partie et ne laisse plus qu'un « décor », - les formules de restriction « ne... que...

» abondent, comme l'adverbe privatif « sans » ; il ne reste qu'une « rampe », une « cour » sans murs, une « coquille » que ses habitants auraient depuis longtemps désertée : un monde mort que la nature réinvestit : « l'ortie », symbole de sa toute-puissance, signe de « l'inculte », indice que toute présence de l'être humain, là encore, a disparu. Après la belle formule, « c'est le1 théâtre de l'absence », on assiste à un changement brutal de ton et de temps : au présent de vide succède le passé - « tous les habitants sont partis » : le passé composé est inexorable ; un passé révolu.

Puis des chiffres, secs, des statistiques, pour informer le lecteur : « il y a soixante ans, ils étaient trois cents ».

La précision mathématique, quasi clinique, se substitue à la poésie des ruines ; sa brutalité, - « il y a trente ans, ils étaient trente » -, la décroissance algébrique qu'elle comporte, sont plus parlantes qu'une élégie : les faits nus, la concision d'un rapport administratif : « Aujourd'hui, il n'y en a plus un.

» La vérité apparaît dans toute son ampleur, sa froideur. Le paragraphe suivant cependant opère une nouvelle transition ; le narrateur apparaît plus nettement, dans cette ébauche de dialogue avec le lecteur : « si, peut-être », une vieille femme ; c'est aussi la première présence humaine véritable.

« Elle mange sa soupe.

Elle reste là.

» Serait-elle un signe ? L'indice que toute vie n'a pas totalement disparu ? Ainsi donc est construit le texte : vue d'ensemble sur une campagne d'automne ; village aperçu au loin ; longue marche, non décrite, pour s'en approcher ; description du village ; intervention plus directe du narrateur.

Mais est-ce la seule progression ? Le texte commence par une évocation d'un grand jour d'automne (il fait jour puisqu'on voit le village au loin) ; mais dans cette campagne, règne une absence, celle de bruit d'abord, elle est « muette » ; celle de vie enfin, dans le village, « vide ».

D'ailleurs les rues sont vides, la rue « Qui-monte » est vide, comme la rue « Qui-descend »...

Même les noms de rue ont disparu, l'anonymat a tout gagné : seule présence humaine dans cet automne, annonciatrice d'hiver, « telle une pomme oubliée sur un pommier » - cette « vieille femme assise » dans le noir, « sur les marches de son seuil noir », car le « soir descend.

La nuit arrive ».

Nouvelle progression, de la lumière du jour à l'obscurité, comme si le jour lui-même avait quitté le village.

« Pas une lumière.

» Les phrases nominales, sèches, renforcent cette impression de solitude. Un peu de vie tout de même : la femme « reste » - mais elle n'est pas immobile : « elle erre » ; les « chauves-souris »,. »

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