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Un moment de bonheur (Stendhal, Vie d'Henry Brulard, posthume, 1890)

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J'étais absolument ivre, fou de bonheur et de joie. Ici commence une époque d'enthousiasme et de bonheur parfait. Ma joie, mon ravissement ne diminuèrent un peu que lorsque je devins dragon au 6e régiment et encore ce ne fut qu'une éclipse. Je ne croyais pas être alors au comble du bonheur qu'un être humain puisse trouver ici-bas. Mais telle est la vérité pourtant. Et cela quatre mois après avoir été si malheureux à Paris, quand je m'aperçus ou crus m'apercevoir que Paris n'était pas, par soi, le comble du bonheur. Comment rendrai-je le ravissement de Rolle' ?... A Rolle, ce me semble, arrivé de bonne heure, ivre de bonheur de la lecture de La Nouvelle Héloïse et de l'idée d'aller passer à Vevey, prenant peut-être Rolle pour Vevey, j'entendis tout d'un coup sonner en grande volée la cloche majestueuse d'une église située dans la colline, à un quart de lieue au-dessus de Rolle ou de Nyon, j'y montai. Je voyais ce beau lac s'étendre sous mes yeux, le son de la cloche était une ravissante musique qui accompagnait mes idées et leur donnait une physionomie sublime. Là, ce me semble, a été mon approche la plus voisine du bonheur parfait. Pour un tel moment il vaut la peine d'avoir vécu. Dans la suite je parlerai de moments semblables, où le fond pour le bonheur était peut-être plus réel, mais la sensation était-elle aussi vive ? le transport du bonheur aussi parfait ? Que dire d'un tel moment sans mentir, sans tomber dans le roman ? [...] Le coeur me bat encore en écrivant ceci trente-six ans après. Je quitte mon papier, j'erre dans ma chambre et je reviens à écrire. J'aime mieux manquer quelque trait vrai que de tomber dans l'exécrable défaut de faire de la déclamation comme c'est l'usage.

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