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Patrick Modiano, De si braves garçons (début).

Extrait du document

Une large allée de gravier montait en pente douce jusqu'au Château. Mais tout de suite, sur votre droite, devant le bungalow de l'infirmerie, vous vous étonniez, la première fois, de ce mât blanc au sommet duquel flottait un drapeau français. A ce mât, chaque matin, l'un d'entre nous hissait les couleurs après que M. Jeanschmidt eut lancé l'ordre : Sections, garde-à-vous ! Le drapeau s'élevait lentement. M. Jeanschmidt lui aussi s'était mis au garde-à-vous. Sa voix grave rompait le silence. Repos... Demi-tour gauche... En avant marche ! Au pas cadencé, nous longions la grande allée, jusqu'au Château. Je crois que M. Jeanschmidt voulait nous habituer nous qui étions des enfants du hasard et de nulle part, aux bienfaits d'une discipline et au réconfort d'une patrie. Le onze novembre, nous participions aux cérémonies du village. Nous nous rassemblions, en rangs, sur l'esplanade du Château, tous vêtus d'un blazer bleu marine et d'une cravate de tricot de la même couleur. « Pedro » Jeanschmidt nous surnommions notre directeur : Pedro — donnait le signal du départ. Nous descendions l'allée, au pas cadencé, Pedro ouvrant la marche, suivi des élèves par ordre de taille décroissante. En tête de chaque classe, les trois plus grands : l'un portait une gerbe de fleurs, l'autre le drapeau français, le troisième la bannière de notre école, bleu nuit à triangle d'or. La plupart de mes camarades ont aussi rempli leur office de porte-drapeaux : Etchevarietta, Charell, Mc Fowles, Desoto, Newman, Karvé, Moncef el Okbi, Corcuera, Archibald, Firouz, Monteray, Coemtzopoulous qui était moitié grec, moitié éthiopien... Nous franchissions le portail puis le vieux pont de pierre sur la Bièvre. Devant la mairie du village qui avait été jadis la demeure du teinturier Oberkampf, sa statue en bronze verdi se dressait sur un socle de marbre et il nous regardait défiler d'un oeil creux. Ensuite, le passage à niveau. Quand il était fermé et que la sonnerie annonçait un train, nous restions immobiles, au garde-à-vous. La barrière se levait en grinçant et Pedro avait un geste brusque du bras, tel un guide de montagne. Nous reprenions notre marche. Le long de la rue principale du village, des enfants, sur le trottoir, nous applaudissaient comme si nous étions des soldats d'une légion étrangère. Nous allions rejoindre les anciens combattants, massés sur la place de l'église. Pedro, d'un ordre sec, nous faisait mettre de nouveau au garde-à-vous. Et chaque élève, porteur d'une gerbe, venait la déposer au pied du monument aux Morts. Patrick Modiano, De si braves garçons, Gallimard.

« Une large allée de gravier montait en pente douce jusqu'au Château.

Mais tout de suite, sur votre droite, devant le bungalow de l'infirmerie, vous vous étonniez, la première fois, de ce mât blanc au sommet duquel flottait un drapeau français.

A ce mât, chaque matin, l'un d'entre nous hissait les couleurs après que M.

Jeanschmidt eut lancé l'ordre : Sections, garde-à-vous ! Le drapeau s'élevait lentement.

M.

Jeanschmidt lui aussi s'était mis au garde-à-vous.

Sa voix grave rompait le silence. Repos...

Demi-tour gauche...

En avant marche ! Au pas cadencé, nous longions la grande allée, jusqu'au Château.

Je crois que M.

Jeanschmidt voulait nous habituer nous qui étions des enfants du hasard et de nulle part, aux bienfaits d'une discipline et au réconfort d'une patrie.

Le onze novembre, nous participions aux cérémonies du village.

Nous nous rassemblions, en rangs, sur l'esplanade du Château, tous vêtus d'un blazer bleu marine et d'une cravate de tricot de la même couleur.

« Pedro » Jeanschmidt nous surnommions notre directeur : Pedro — donnait le signal du départ.

Nous descendions l'allée, au pas cadencé, Pedro ouvrant la marche, suivi des élèves par ordre de taille décroissante.

En tête de chaque classe, les trois plus grands : l'un portait une gerbe de fleurs, l'autre le drapeau français, le troisième la bannière de notre école, bleu nuit à triangle d'or.

La plupart de mes camarades ont aussi rempli leur office de porte-drapeaux : Etchevarietta, Charell, Mc Fowles, Desoto, Newman, Karvé, Moncef el Okbi, Corcuera, Archibald, Firouz, Monteray, Coemtzopoulous qui était moitié grec, moitié éthiopien...

Nous franchissions le portail puis le vieux pont de pierre sur la Bièvre.

Devant la mairie du village qui avait été jadis la demeure du teinturier Oberkampf, sa statue en bronze verdi se dressait sur un socle de marbre et il nous regardait défiler d'un oeil creux.

Ensuite, le passage à niveau.

Quand il était fermé et que la sonnerie annonçait un train, nous restions immobiles, au garde-à-vous.

La barrière se levait en grinçant et Pedro avait un geste brusque du bras, tel un guide de montagne.

Nous reprenions notre marche.

Le long de la rue principale du village, des enfants, sur le trottoir, nous applaudissaient comme si nous étions des soldats d'une légion étrangère.

Nous allions rejoindre les anciens combattants, massés sur la place de l'église.

Pedro, d'un ordre sec, nous faisait mettre de nouveau au garde-à-vous.

Et chaque élève, porteur d'une gerbe, venait la déposer au pied du monument aux Morts. Patrick Modiano, De si braves garçons, Gallimard. Ce texte qui « ouvre » le livre de Patrick Modiano nous dévoile le cadre où se sont connus et où ont évolué les personnages que le narrateur a côtoyés pendant sa jeunesse et qu'il s'attachera à retrouver vingt ans plus tard.

Ces vingt années auront pesé lourd sur les jeunes gens d'alors, et plutôt que par eux, c'est par le travail du souvenir que le narrateur re-connaîtra les « si braves garçons » qu'ils étaient.

« J'ai éprouvé une sensation de vide qui m'était familière depuis mon enfance, depuis que j'avais compris que les gens et les choses vous quittent ou disparaissent un jour » dit P.

Modiano dans Livret de famille.

Alors le souvenir des gens et des choses, qui seul peut les retenir, devient capital.

Thème essentiel de l'oeuvre de cet écrivain, il est ici présent au détour de chaque phrase qui prend autant de sens par ce qu'elle dit que par ce qu'elle signale de celui qui la dit.

Mais le souvenir, c'est aussi la distance, qui permet de comprendre aujourd'hui ce qu'on ne faisait que ressentir hier.

D'où l'ironie diffuse qui émane de ce texte et double maintenant le respect que l'adolescent se devait de manifester à l'institution. « Une large allée de graviers montait en pente douce jusqu'au Château », la façon dont l'information est donnée est aussi importante que l'information même ; la phrase est parfaitement « conduite ».

Elle commence par une « allée », sujet, et « monte », verbe, vers un « Château », complément.

Le lecteur est invité à faire le chemin avec le narrateur.

Après le décor, les acteurs : la troisième phrase du texte est toujours significative du cheminement mental du souvenir qui s'accomplit chez le narrateur.

Le « mât » est placé en tête de phrase, comme pour suggérer que le souvenir se construit à partir d'une image, d'un objet, pour s'élargir à ce qui est lié à cet objet, à mesure que la mémoire s'éveille.

A insi apparaissent le groupe des élèves, « nous », et « M Jeanschmidt ».

Le souvenir et le texte se déploient l'un l'autre. Dans un cadre plus large, le « signe » de souvenir le plus remarquable est sans doute le recours presque exclusif à l'imparfait de l'indicatif.

Sur les trente trois verbes du texte, vingt huit sont conjugués à l'imparfait.

Le temps fait ici fonction de filtre subjectif qui efface les contours de la réalité pour n'en restituer qu'une image « traitée » par l'esprit et par le temps.

La couleur de l'imparfait a dans ces lignes le charme sépia des vieilles photographies : la douce imprécision du plan. Cette différence entre le texte souvenir et la simple narration au passé répond aussi à une exigence : il ne faut pas négliger le poids de ces vingt années au cours desquelles l'adolescent est devenu un adulte.

Ce glissement nuit par exemple à l'image du directeur, M.

Jeanschmidt.

Les élèves se moquaient bien de son goût pour la pompe, le narrateur lui, accuse la plaisanterie. Les élèves avaient l'habitude de surnommer le directeur de l'établissement, « Pedro », ce qui n'est pas en parfaite harmonie avec ce que l'on connaît du personnage.

Le narrateur choisit surtout de dévoiler cette information au moment où le goût du nommé « Pedro » pour le solennel atteint une forme de paroxysme : les cérémonies du onze novembre.

« Je crois que M.

Jeanschmidt voulait nous habituer; nous qui étions des enfants du hasard et de nulle part, aux bienfaits d'une discipline et au réconfort d'une patrie » : le présent du verbe croire révèle une ironie acquise par le narrateur, et le ridicule de la « discipline » opposée au « hasard », « la patrie » à « nulle part ».

La valeur sémantique de croire dit aussi tout ce que même vingt ans de réflexion n'ont pu enlever de fumeux à la doctrine en question. Mais le narrateur ne s'arrête pas en si bon chemin.

L'ironie préside également à la composition du texte.

Du projet de Jeanschmidt à sa réalisation (« Et chaque élève, porteur d'une gerbe, venait la déposer au pied du monument aux morts »), la cérémonie est décrite comme un véritable défilé : « se rassembler », « descendre l'allée au pas cadencé », « porter une gerbe », etc.

Tout cela a été voulu par M.

Jeanschmidt, tout cela rappelle au narrateur le nom de ses camarades.

Et voici une liste ahurissante de cosmopolitisme : « Etchevarietta », basque ? « Charell », américain ? « Mc Fowles », écossais ? « Desoto », italien ? « Newman », américain ? « Karvé », géorgien ? « Moucef of Okbi », saoudien ? « Corcuera », espagnol ? « Archibald », anglais ? « Firouz », égyptien ? L'auteur ne pose pas la question, la liste la suggère d'elle-même : En quoi ces garçons sont-ils impliqués dans le onze novembre de M.

Jeanschmidt ? Ce dernier voit-il, comme le narrateur, que les enfants qui applaudissent ses élèves le font comme s'ils regardaient défiler « une légion étrangère » ? Pedro voit-il, comme le narrateur, dans l'oeil sans doute travaillé en creux de la statue du « teinturier Oberkampf » le vide de l'indifférence qu'a le révolu pour ce présent qui le pleure à jamais ? Dans ce court texte par lequel Patrick Modiano débutait son neuvième livre se lit en filigrane le dessin de ses thèmes familiers.

Les limites d'un tel monolithisme de l'oeuvre, si elles sont évidentes, ne peuvent dissimuler l'avantage que l'écriture en tire : Une forme d'absolu dans un domaine extrêmement pointu, une adéquation parfaite de la forme au fond. Quant à l'ironie que nous avons décelée dans ce passage, elle se fait plus rare dans l'oeuvre de Patrick Modiano.

Mais le temps adoucit surtout les rancoeurs, et l'ironie reste la trace d'un malaise et d'une incompréhension que manifeste alors un écrivain qui a su exclure de son travail toute cruauté depuis son troisième roman, il y a quinze ans.. »

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