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Jean-Paul Sartre, Les Mains sales, sixième tableau, scène II (1948).

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Jean-Paul Sartre, Les Mains sales, sixième tableau, scène II (1948). [Pendant la Seconde Guerre mondiale, dans un pays imaginaire de l'Est, Hugo, un jeune bourgeois idéaliste, a adhéré au parti communiste et il est chargé de tuer Hoederer, un des dirigeants considéré comme traître. Pour cela il est devenu son secrétaire particulier.] HOEDERER.— De toute façon. tu ne pourrais pas faire un tueur. C'est une affaire de vocation. HUGO.— N'importe qui peut tuer si le Parti le commande. HOEDERER.— Si le Parti te commandait de danser sur une corde raide, tu crois que tu pourrais y arriver ? On est tueur de naissance. Toi, tu réfléchis trop : tu ne pourrais pas. HUGO. Je pourrais si je l'avais décidé. HOEDERER.— Tu pourrais me descendre froidement d'une balle entre les deux yeux parce que je ne suis pas de ton avis sur la politique ? HUGO.— Oui, si je t'avais décidé ou si le Parti me l'avait commandé. HOEDERER.— Tu m'étonnes. (Hugo va pour plonger la main dans sa poche, mais Hoederer la lui saisit et l'élève légèrement au-dessus de la table.) Suppose que cette main tienne une arme et que ce doigt-là soit posé sur la gâchette HUGO.— Lâchez ma main. HOEDERER sans le lâcher.— Suppose que je sois devant toi, exactement comme je suis et que tu me vises. HUGO.— Lâchez-moi et travaillons. HOEDERER.— Tu me regardes et au moment de tirer, voilà que tu penses : « Si c'était lui qui avait raison ? » Tu te rends compte ? HUGO.— Je n'y penserais pas. Je ne penserais à rien d'autre qu'à tuer. HOEDERER.— Tu y penserais : un intellectuel, il faut que ça pense. Avant même de presser sur la gâchette tu aurais déjà vu toutes les conséquences possibles de ton acte : tout le travail d'une vie en ruine; une politique flanquée par terre, personne pour me remplacer, le Parti condamné peut-être à ne jamais prendre le pouvoir... HUGO.— Je vous dis que je n'y penserais pas HOEDERER.— Tu ne pourrais pas t'en empêcher.

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