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Jean-Paul Sartre, Les Mains sales (1947), 6ème tableau, scène 2 (extrait).

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Jean-Paul Sartre, Les Mains sales (1947), 6ème tableau, scène 2 (extrait). HOEDERER - De toute façon, tu ne pourrais pas faire un tueur. C'est une affaire de vocation. HUGO - N'importe qui peut tuer si le Parti le commande. HOEDERER - Si le Parti te commandait de danser sur une corde raide, tu crois que tu pourrais y arriver ? On est tueur de naissance. Toi, tu réfléchis trop : tu ne pourrais pas. HUGO - Je pourrais si je l'avais décidé. HOEDERER - Tu pourrais me descendre froidement d'une balle entre les deux yeux parce que je ne suis pas de ton avis sur la politique ? HUGO - Oui, si je l'avais décidé ou si le Parti me l'avait commandé. HOEDERER - Tu m'étonnes. (Hugo va pour plonger la main dans sa poche mais Hoederer la lui saisit et l'élève légèrement au-dessus de la table.) Suppose que cette main tienne une arme et que ce doigt-là soit posé sur la gâchette... HUGO - Lâchez ma main. HOEDERER sans le lâcher. - Suppose que je sois devant toi, exactement comme je suis et que tu me vises... HUGO - Làchez-moi et travaillons. HOEDERER - Tu me regardes et au moment de tirer, voilà que tu penses : « Si c'était lui qui avait raison ? » Tu te rends compte ? HUGO - Je n'y penserais pas. Je ne penserais à rien d'autre qu'à tuer. HOEDERER - Tu y penserais : un intellectuel, il faut que ça pense. Avant même de presser sur la gâchette tu aurais déjà vu toutes les conséquences possibles de ton acte : tout le travail d'une vie en ruine, une politique flanquée par terre, personne pour me remplacer, le Parti condamné peut-être à ne jamais prendre le pouvoir... HUGO - Je vous dis que je n'y penserais pas ! HOEDERER - Tu ne pourrais pas t'en empêcher. Et ça vaudrait mieux parce que, tel que tu es fait, si tu n'y pensais pas avant, tu n'aurais pas trop de toute ta vie pour y penser après. (Un temps). Quelle rage avez-vous tous de jouer aux tueurs ? Ce sont des types sans imagination : ça leur est égal de donner la mort parce qu'ils n'ont aucune idée de ce que c'est que la vie. Je préfère les gens qui ont peur de la mort des autres : c'est la preuve qu'ils savent vivre. HUGO - Je ne suis pas fait pour vivre, je ne sais pas ce que c'est que la vie et je n'ai pas besoin de le savoir. Je suis de trop, je n'ai pas ma place et je gêne tout le monde ; personne ne m'aime, personne ne me fait confiance. HOEDERER - Moi, je te fais confiance. HUGO - Vous ? HOEDERER - Bien sûr. Tu es un môme qui a de la peine à passer à l'âge d'homme mais tu feras un homme très acceptable si quelqu'un te facilite le passage. Si j'échappe à leurs pétards et à leurs bombes, je te garderai près de moi et je t'aiderai.

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