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Jacques Brel, « Le plat pays »

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Jacques Brel, « Le plat pays » Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague Et avec des vagues de dunes pour arrêter les vagues Et de vagues rochers que les marées dépassent Et qui ont a jamais le coeur à marée basse Avec infiniment de brumes à venir Avec le vent d'est écoutez-le tenir Le plat pays qui est le mien Avec des cathédrales pour uniques montagnes Et de noirs clochers comme mâts de cocagne Où des diables en pierre décrochent les nuages Avec le fil des jours pour unique voyage Et des chemins de pluies pour unique bonsoir Avec le vent d'ouest écoutez-le vouloir Le plat pays qui est le mien Avec un ciel si bas qu'un canal s'est perdu Avec un ciel si bas qu'il fait l'humilité Avec un ciel si gris qu'un canal s'est pendu Avec un ciel si gris qu'il faut lui pardonner Avec le vent du nord qui vient s'écarteler Avec le vent du nord écoutez-le craquer Le plat pays qui est le mien Avec de l'Italie qui descendrait l'Escaut Avec Frida la Blonde quand elle devient Margot Quand les fils de novembre nous reviennent en mai Quand la plaine est fumante et tremble sous juillet Quand le vent est au rire quand le vent est au blé Quand le vent est au sud écoutez-le chanter Le plat pays qui est le mien.

« Introduction Ce texte de Jacques Brel s'inscrit dans une longue tradition qui fait de la chanson un domaine artistique authentique, qu'elle soit d'origine populaire ou savante.

Ignorant les poètes anciens ou modernes, beaucoup d'hommes retrouvent les sources de la poésie à travers les chansons.

Encore faut-il qu'elles possèdent les qualités de celle-ci : à partir d'un thème si souvent traité, Jacques Brel crée une œuvre dont le charme prenant est soutenu par la musique. 1.

Le paysage naturel donne une tonalité mélancolique L'alternance des quatre vents domine l'ensemble du paysage.

Ils sont toujours en eux-mêmes un élément poétique, parce qu'ils représentent l'aventure sans fin, l'insaisissable, tout ce qui vient de loin pour bouleverser la monotonie du quotidien et parler de ce qui nous est étranger.

Ici, leur rôle est plus important encore, car ils donnent au pays son caractère.

Chaque strophe se termine sur leur évocation, chaque vers condense un aspect de la personnalité du pays.

Les vents d'est et d'ouest symbolisent la volonté de vivre, la force de caractère; le vent du Nord apporte le souffle débridé et dévastateur venu de contrées inhospitalières; le vent du Sud apporte la note de gaieté qui tranche sur le reste de l'évocation. Ainsi le « plat pays » se trouve tiraillé entre les quatre vents, seuls éléments naturels pleins de vivacité, de mouvement, de bruit.

La mer et le ciel se partagent l'espace, aussi statiques l'un que l'autre.

Souvent terrible, toujours mouvante dans les descriptions littéraires, la mer n'est ici que l'image de la confusion : la répétition obsédante de « vague », soutenue par l'expression « infiniment de brumes », nous transporte dans un univers où la limite de la terre et de la mer est insaisissable : l'une ondulant à la rencontre de l'autre, elles s'affrontent en se confondant.

La mélancolie qui naît de cette confusion est accentuée encore par le vers : «...

Et qui ont à jamais le cœur à marée basse...

», évoquant ces paysages d'absence, dont la survie semble incertaine et provisoire comme le niveau de la mer. « Si bas » et « si gris », seuls qualificatifs pour le ciel.

L'imagination vient compenser la sobriété des mots.

Une terre à la dérive où tout semble irréel : « Un canal s'est perdu, un canal s'est pendu...

».

Ainsi, ce ciel « qui fait l'humilité » apparaît comme une mauvaise conscience vivante, comme l'âme inquiète de ce pays noyé de brumes et de pluies. 2.

Les éléments humains transforment le paysage Les œuvres humaines, sans bouleverser le cadre naturel, s'harmonisent avec lui et le transfigurent.

Les seules lignes verticales, dans ce paysage tout en fuyantes horizontales, sont apportées par l'architecture : « cathédrales », « clochers », « diables en pierre ».

Seule l'œuvre des hommes offre à ce pays des pivots, des axes, comme pour contenir sa dérive.

Ce sont pourtant de « noirs clochers ».

Ni vie plaisante, ni agitation gratuite : le « fil des jours », les « chemins de pluie » font surtout penser à la monotonie écrasante de la vie quotidienne, une monotonie qui cache la volonté âpre et silencieuse de survivre. Car ce paysage est trompeur.

Lorsque se libère l'énergie patiente et quotidienne, lorsque se déchirent les brumes, lorsque la tension de l'effort se relâche, la joie explose et les éléments naturels s'adoucissent.

Parfois la lutte entre l'homme et la nature se mue en communion, et voici que renaissent l'allégresse, la chaleur, la couleur.

Mais si les vers des trois premières strophes commencent par « avec », ceux de la dernière commencent le plus souvent par « quand » : les premiers caractérisent la permanence, les autres l'exception.

Comme venus d'Italie, le soleil, la joie sont indispensables mais étrangers.

Plus qu'une apothéose du paysage lui-même, la dernière strophe est donc une apothéose du désir de vivre qui s'intensifie avec l'été, le retour des marins, les moissons.

C'est la fête, la rupture avec la routine, la libération passagère qui permet ensuite de se replonger dans le quotidien. 3.

L'amour du pays De cette tension toujours présente naît sans doute le charme particulier de ce texte.

Tout s'y oppose au laisser-aller, à l'abandon.

Chanter le « plat pays », c'est refuser la représentation habituelle des contrées idéales, l'image quelque peu sophistiquée des pays toujours ensoleillés où la vie est facile, où la mer n'est que source de plaisirs nautiques.

C'est la grisaille qui suscite ici la mélancolie et la rêverie.

On sent à travers l'évocation lyrique de Jacques Brel toute la fierté d'un amour exceptionnel; sa profondeur vient de l'amour de ce qui rebute habituellement, de l'exaltation de la force de caractère. La mollesse ne peut s'accommoder de ces vents intrépides, de cette houle, de ce ciel lourd.

La joie y est fille de l'effort : effort de construire, de planter et de moissonner, courage d'affronter les éléments. Le lyrisme de Jacques Brel est trop authentique pour s'embarrasser d'emphase.

La tendresse de l'auteur pour cette terre dure apparaît dans le vers : « Avec un ciel si gris qu'il faut lui pardonner », comme dans le leitmotiv du poème : « Le plat pays qui est le mien » où le possessif a une tonalité amoureuse. Un paysage qui ose se montrer dans son âpreté, mais qui sait aussi séduire par ses éclats de joie, un paysage qui ne peut laisser indifférent, que l'on rejette ou que l'on aime passionnément.

Cette passion, Jacques Brel sait nous la communiquer en mêlant dans sa chanson force et sensibilité, violence et tendresse. • REMARQUE Il ne suffit pas d'ordonner ses remarques autour de plusieurs points.

Il faut encore, qu'en vous lisant, on mesure d'un point à l'autre la progression de la pensée.

Chaque point s'appuie sur les acquisitions du précédent pour mener plus avant l'analyse. Ainsi, après avoir précisé les dominantes du paysage décrit, on peut, à partir d'elles cerner de plus près la transfiguration poétique en déterminant les facteurs qui y contribuent.

Et le choix du cadre, le sens donné à sa transfiguration ne peuvent manquer de vous éclairer sur la personnalité de l'écrivain et la qualité originale de son talent.

L'exposé s'organise ainsi selon une logique rigoureuse.. »

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