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François Mauriac, Le Baiser au lépreux.

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François Mauriac, Le Baiser au lépreux. Déjà son cou, sa douce gorge luisaient de moiteur. Des cils indéfinis ajoutaient à la chasteté des longues paupières sombres : visage encore baigné de vague enfance, virginité des lèvres puériles – et soudain ces fortes mains de garçon, ces mollets qu'au ras du talon comprimés de lacets, il fallait bien appeler chevilles ! Jean Péloueyre regardait sournoisement cet ange ; le petit-fils de Cadette, lui, la pouvait regarder en face : les beaux garçons, même du peuple, ont le droit de regard sur toutes les filles. C'est à peine, à la grand-messe, quand elle avait traversé la nef et frôlé la chaise de Jean Péloueyre, s'il osait renifler l'air remué par sa robe de percale, son odeur de savonnette et de linge propre. Jean Péloueyre soupira, mit sa chemise de la veille, qui était aussi de l'avant-veille. Son corps ne méritait aucun soin ; il usait d'un pot à eau recroquevillé dans une minuscule cuvette pour que, sans le briser, se pût rabattre le couvercle de la commode. Sous le tilleul du jardin, il ne récita pas sa prière mais lut le journal de façon que le papier cachât sa figure au petit-fils de Cadette. Il sifflotait, ce misérable ! Un œillet rouge à l'oreille, il était brillant et vernissé comme un jeune coq. Une ceinture serrait à la taille son pantalon indigo. Jean Péloueyre le haïssait bassement et se faisait horreur de le haïr. La pensée ne le consolait pas que ce garçon deviendrait un paysan hideux, puisqu'un autre garçon aussi fort, aussi bien découplé alors arroserait les laitues – de même que palpiteraient d'autres papillons blancs pareils à ceux de cette matinée. "O mon âme, se dit Jean Péloueyre, mon âme, dans ce matin d'été plus laide encore que mon visage !"

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