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FLAUBERT - L'Education sentimentale

Extrait du document

Il rentrait dans sa chambre ; puis, couché sur son divan, s'abandonnait à une méditation désordonnée : plans d'ouvrages, projets de conduite, élancement vers l'avenir. Enfin, pour se débarrasser de lui-même, il sortait. Il remontait, au hasard, le quartier latin, si tumultueux d'habitude, mais désert à cette époque, car les étudiants étaient partis dans leurs familles. Les grands murs des collèges, comme allongés par le silence avaient un aspect plus morne encore ; on entendait toutes sortes de bruits paisibles, de battements d'ailes dans des cages, le ronflement d'un tour, le marteau d'un savetier ; et les marchands d'habits, au milieu des rues, interrogeaient de l'œil chaque fenêtre, inutilement. Au fond des cafés solitaires, la dame du comptoir bâillait entre ses carafons remplis ; les journaux demeuraient en ordre sur la table des cabinets de lecture ; dans l'atelier des repasseuses, des linges frissonnaient sous les bouffées du vent tiède. De temps à autre, il s'arrêtait à l'étalage d'un bouquiniste ; un omnibus, qui descendait en frôlant le trottoir le faisait se retourner ; et parvenu devant le Luxembourg, il n'allait pas plus loin. FLAUBERT - L'Education sentimentale

« Ce texte, extrait de L'Education sentimentale de Flaubert, évoque une promenade en solitaire de Frédéric, éloigné de sa bien-aimée Mme Arnoux. Datant de la seconde moitié du XIX' siècle, il appartient à l'école du romantisme, qui apparaît dans ce texte dans la peinture du « Mal du siècle », logé dans l'état d'âme du héros, et dans la correspondance d e son état d'âme avec le spectacle de la nature ; c'est dans une nature urbaine, reflétant la monotonie de la vie de Paris, que Frédéric va errer, au fil de sa rêverie. Mais Flaubert se veut aussi réaliste, et la peinture d'une nature et d'une vie plongeante dans la lassitude et l'ennui, contribueront à ses talents d'auteur réaliste, déjà perçus dans Madame Bovary, sa grande oeuvre qui fit scandale lors de sa parution. Mais tout d'abord Frédéric, désoeuvré, en proie à une profonde lassitude, se laisse aller à une « méditation désordonnée » dans sa chambre : celle-ci semble déjà annoncer l'indifférence du décor dans lequel se déplace le héros, puisqu'elle est seulement décrite par un élément : « le divan ». La « méditation » peut être la recherche d'un idéal, la poursuite de ce bien perdu dont rêvait le héros de Chateaubriand, « René », mais cette poursuite n'est jamais satisfaite, et cette inconstance des désirs qui pourraient la combler rend cette rêverie « désordonnée ». Le rythme de ce premier paragraphe reflète l'état d'âme de ce jeune romantique, en proie à l'insatisfaction permanente. « Il rentrait dans sa chambre ; puis couché sur son divan, s'abandonnait à une méditation désordonnée : plans d'ouvrages, projets de conduite, élancements vers l'avenir. » Mais cette succession d'actions diverses, délaissées pour la suivante, semble s'anéantir dans « enfin, pour se débarrasser de lui-même, il sortait ». C'est la promenade, pense-t-il, qui va satisfaire ses désirs. Les « plans d'ouvrages » sont abandonnés, avec une frivolité qui caractérise cet état du « Mal du siècle », qui se développe au XIXe siècle, après la déception des jeunes générations face à la déchéance de l'Empire de Napoléon I". Déçus par les rêves et la réalité indifférente, oisive, passive, le jeune homme tombe dans l'amertume ; et se tournant vers des « projets de conduite », il est à nouveau déçu : le déséquilibre entre l'expérience livresque et la vie réelle, entre la force physique et la décrépitude de son âme qui sombre dans l'ennui, font o du héros un homme blasé, qui ne peut plus goûter aux joies de la vie. Quant à ces « élancements vers l'avenir », ils ne le satisfont pas davantage ; ils sont encore recherche de ce bien inconnu, de cet idéal à combler : l'acquisition d'un bien matériel, ou d'un bien moral, tel que la foi en Dieu, pourraient satisfaire ses exigences ; mais le voyage vers l'avenir, la Mort, ont aussi délivré ces hommes des souffrances : Frédéric envisage dans « ces élancements vers l'avenir » l'anéantissement des maux humains dont souffrent, par exemple, Saint-Preux et Julie dans La Nouvelle Héloïse de Rousseau, ou le prolongement des instants de bonheur dans une vie surnaturelle. Mais déçu par ses désirs non comblés, par ce vide de l'esprit qui tombe dans la déchéance morale, l'homme veut retrouver sa sérénité d'âme, par la rêverie en solitaire au sein de la nature. Il veut « se débarrasser de lui-même », de sa double personnalité qui le conduit sans cesse à l'insatisfaction. Cette rêverie n'est pas un égarement, mais, tel que Montaigne le dit : « Ce n'est pas pour s'y perdre, mais pour s'y trouver. » Cette rêverie, toujours solitaire, est chez Rousseau l'élaboration d'une vie rustique, privée de hiérarchie sociale et d'injustice ; chez Chateaubriand, elle est méditation sur des problèmes métaphysiques ; elle aboutit souvent à un élan vers Dieu, chez les romantiques. Dans ce texte, elle n'est que l'anéantissement de tous les projets, elle ne sauve pas l'homme, mais elle l'engloutit dans l'ennui, dans la passivité du spectacle de la nature. Frédéric va donc se laisser aller au fil de sa rêverie, doucement bercé, au cours de sa promenade, par les bruits « paisibles », par les sensations de paix et de silence : Il remontait, au hasard... », « de temps à autre, il s'arrêtait... », « il n'allait pas plus loin ». Déçu par ce spectacle qui n'a rien de réconfortant, insatisfait et conscient qu'il n'est qu'une marionnette vivante qui s'anime inutilement dans ce décor, il arrête là sa promenade. Et dès la première phrase du second paragraphe, l'auteur plante le décor : « le quartier latin, si tumultueux d'habitude, mais désert à cette époque. » Les éléments de ce décor, les personnages, se succèdent avec la même oisiveté, la même lassitude. Aucune couleur, aucun reflet de clair-obscur, tels que Chateaubriand dans « Athènes au soleil levant » en usait : seulement quelques impressions visuelles et auditives où apparaît en Flaubert le peintre réaliste : « les grands murs des collèges... », « les cafés solitaires... », « le quartier latin désert... », « la table des cabinets de lecture... ». Ces lieux intellectuels, propres à la rêverie, se heurtent aux lieux de travail manuel que Flaubert décrit en observateur mais aussi avec des impressions auditives : « les marchands d'habits, au milieu des rues, interrogeaient de l'oeil chaque fenêtre... », « la dame du comptoir bâillait... », « les journaux demeuraient en ordre... », « des linges frissonnaient » et « on entendait toutes sortes de bruits paisibles » ; Frédéric, entendant sans écouter, ces « battements d'ailes dans les cages, le ronflement d'un tour, le marteau d'un savetier », n'a qu'une impression de routine, de lassitude, de monotonie, par tous ces bruits familiers. Mais ce peintre observateur se substitue très vite au romantique, à l'homme sensible qui s'attache plus à exprimer les impressions morales qui se dégagent de ce spectacle de la nature. Les détails pittoresques sont vite abandonnés : « les bouffées du vent tiède », « en frôlant le trottoir... », « les carafons remplis » — qui contribuent à la peinture d'une « nature morte » — tous ces détails s'engouffrent dans une même monotonie que l'auteur évoque à l'aide de qualificatifs moraux : « les cafés solitaires », « les grands murs des collèges, comme allongés par le silence... », « l'aspect morne... », « bruits paisibles... », « ronflement d'un tour », tout contribue à cette atmosphère étouffante que Flaubert décrira dans Madame Bovary, lors du spectacle de la rue vide de Tostes, village où vit la jeune femme romanesque. Les personnages s'animent dans ce théâtre de marionnettes, avec des efforts inutiles : « la dame [qui] bâillait » ne peut résister à l'ennui ; « les marchands d'habits [qui], au milieu des rues, interrogeaient de l'oeil chaque fenêtre », s'endorment presque dans l'oisiveté et la monotonie de la vie, à la manière du coiffeur de Tostes, qui, debout devant sa boutique, attendait l'événement extraordinaire de la venue d'un client. Dans cette promenade du « chevalier errant », des arrêts irréguliers semblent refléter la volonté de Frédéric de se libérer de sa prison et si « de temps à autre il s'arrêtait », si « un omnibus, qui descendait en frôlant le trottoir, le faisait se retourner », s'il est attiré à l'étalage d'un bouquiniste, il est toujours déçu, toujours insatisfait : cet omnibus, symbole de l'évasion, lui échappe par la vue, comme ce bien inconnu qu'il poursuit s'envole dans ses rêves, s'anéantit dans la réalité. A travers les décors et les personnages, Flaubert peint un monde inhospitalier, hostile, qui, je crois, dépasse en indifférence la Nature vue par Lamartine dans « Indifférence de la Nature », et celle de Victor Hugo dans « Tristesse d'Olympio ». Ce quartier latin, « si tumultueux d'habitude », n'est qu'un masque sans vie, qui cache bien des instants de bonheur, mais qui les enfouit très vite dans la fuite inexorable du temps. Ce n'est plus ce « quelque chose d'énorme, de sauvage et de barbare » dont rêvait Diderot, c'est un monde étouffant d'ennui auquel se heurte Frédéric. Pour le peindre, Flaubert a voulu être impersonnel, il obéit à la doctrine des auteurs réalistes : « Je crois que le grand art est impersonnel et scientifique », dit-il ; dans Madame Bovary, de même, il voudra peindre le monde tel qu'il est, il veut être un visionnaire. Mais, à travers cette peinture, il introduit des éléments romantiques car lui-même ayant été un fervent de cette école littéraire, il en fait la critique ; il cite en effet : « Il y a en moi, littérairement parlant, deux hommes, l'un épris de longues tirades, de grands vols d'aigle, des sonorités de la phrase... et l'autre réaliste... » C'est le premier qui apparaît dans le caractère blasé de Frédéric, dans la nature plus qu'indifférente, traits du romantisme qui renaîtront chez Victor Hugo dans « Tristesse d'Olympio ». Mais cette nature est-elle réellement inhospitalière, indifférente aux joies et aux souffrances de l'homme ? Rousseau, (pour sa part) y verra une amie, témoin secret de ses amours. »

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