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Expliquez et discutez cette opinion de Pierre Loti en s'appuyant sur des exemples précis: Les vrais poètes, dans le sens le plus libre et le plus général du mot, naissent avec deux ou trois chansons qu'il leur faut à tout prix chanter, mais qui sont toujours les mêmes: qu'importe, du reste, s'ils les chantent chaque fois avec tout leur coeur ?

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Selon lui, le poète « chante avec tout son coeur » : c'est là une expression presque puérile, en tout cas Un lieu commun sans profondeur. Ainsi l'affirmation est des plus superficielles et témoigne de l'incapacité de Loti à discuter le problème de critique qu'il évoque. 3. Le texte a un peu l'accent d'un plaidoyer pro domo : son explication par l'auteur est plus que jamais de rigueur. On pense invinciblement à ces quelques thèmes qui traversent, obsédants et un peu monotones, les romans de Loti : les « ailleurs », la mer, l'Islam, la nostalgie du passé, la mort, un pessimisme violent et peu nuancé. Rien de tout cela ne vaut par la profondeur de l'analyse, mais plutôt par un envoûtement dû à l'impression que donnent ces refrains, de surgir par vagues lentes et profondes de l'âme, en quelque sorte hantée, de leur auteur. 4. C'est par ces biais que ce jugement, un peu court de pensée, un peu naïf d'expression, rejoint un des problèmes fondamentaux de la création poétique. Éliminant les naïvetés ou l'apologie personnelle, nous irons à l'essentiel : la poésie n'est-elle pas la remontée à la surface de la conscience et la mise en chanson de quelques obsessions très profondes que le poète porte en lui ? Ce problème est tout à fait précis et n'est plus du tout une naïveté sans consistance.

« Expliquer et discuter cette opinion de Pierre Loti en s'appuyant sur des exemples précis : « Les vrais poètes, dans le sens le plus libre et le plus général du mot, naissent avec deux ou trois chansons qu'il leur faut à tout prix chanter, mais qui sont toujours les mêmes : qu'importe, du reste, s'ils les chantent chaque fois avec tout leur coeur!...

» (Baccalauréat.) REMARQUES POUR UN PLAN 1.

Le texte de Loti est difficile à orienter parce que, tout en étant extrêmement naïf, il touche un des problèmes essentiels de la poésie. Il faut donc, pour l'appréhender correctement, éliminer les naïvetés qui sont dues à une certaine maladresse de l'auteur dans le maniement de la langue critique et théorique et aussi à un désir assez manifeste de justifier la monotonie de son art personnel. 2.

Les naïvetés du texte : • une conception enfantine de l'inspiration (les poètes naissent avec deux ou trois chansons).

Sans doute Loti reprend ici le célèbre nascuntur poetae, mais il le fait sans aucune nuance et il a l'air d'admettre comme une évidence le caractère primitif et originel de l'inspiration; • une sentimentalité poétique bien superficielle et presque « fleur bleue ».

Loti ne se demande pas si l'essence de l'émotion poétique n'est pas plus pure et plus élaborée.

Selon lui, le poète « chante avec tout son coeur » : c'est là une expression presque puérile, en tout cas Un lieu commun sans profondeur.

Ainsi l'affirmation est des plus superficielles et témoigne de l'incapacité de Loti à discuter le problème de critique qu'il évoque. 3.

Le texte a un peu l'accent d'un plaidoyer pro domo : son explication par l'auteur est plus que jamais de rigueur.

On pense invinciblement à ces quelques thèmes qui traversent, obsédants et un peu monotones, les romans de Loti : les « ailleurs », la mer, l'Islam, la nostalgie du passé, la mort, un pessimisme violent et peu nuancé.

Rien de tout cela ne vaut par la profondeur de l'analyse, mais plutôt par un envoûtement dû à l'impression que donnent ces refrains, de surgir par vagues lentes et profondes de l'âme, en quelque sorte hantée, de leur auteur. 4.

C'est par ces biais que ce jugement, un peu court de pensée, un peu naïf d'expression, rejoint un des problèmes fondamentaux de la création poétique.

Éliminant les naïvetés ou l'apologie personnelle, nous irons à l'essentiel : la poésie n'est-elle pas la remontée à la surface de la conscience et la mise en chanson de quelques obsessions très profondes que le poète porte en lui ? Ce problème est tout à fait précis et n'est plus du tout une naïveté sans consistance.

En effet le poète, et surtout le poète moderne, apparaît souvent comme une sorte de doux entêté qui ramène constamment de ses profondeurs quelques obsessions toujours identiques.

Ce n'est ni un technicien du vers comme le voulaient les classiques, ni un « poète penseur » comme le demandait Vigny, ni un « écho sonore » comme le concevait V.

Hugo, ni même un rêveur, car le rêveur se laisse solliciter par mille influences étrangères; c'est un homme qui a sa nécessité interne (« deux ou trois chansons qu'il lui faut à tout prix chanter »), et qui, pour ainsi dire, éclaterait s'il ne pouvait s'épancher. 5.

Historiquement cette conception n'a guère trouvé de défenseurs et de représentants avant Baudelaire et avant le Symbolisme. Toutefois en prenant, comme le veut Loti, le mot « poète » dans son « sens le plus libre et le plus général », on peut constater que les grands écrivains de la vie intérieure et poétique répondent assez bien à sa définition.

Rousseau et Chateaubriand notamment fournissent des exemples très intéressants; leurs thèmes les plus profonds sont peu nombreux, mais ils compensent par leur intensité obsédante ce qu'ils n'ont pas en richesse numérique; ainsi chez Rousseau l'exaltation par la solitude, chez Chateaubriand le décalage entre les désirs et la réalité sont sans cesse repris, analysés, nourris d'images (la Sylphide chez Chateaubriand incarne la femme qu'il n'a pas trouvée).

Mais c'est surtout après le romantisme que la poésie se livre à une quête délibérée et obstinée de ces « deux ou trois chansons que le poète doit à tout prix chanter ».

Baudelaire fait systématiquement appel aux suggestions de l'inconscient et du rêve : le monde extérieur lui-même, par un subtil jeu d'analogies, n'a pour rôle que de favoriser l'apparition de ces suggestions; ainsi le paysage typiquement baudelairien est un paysage d'eaux, de marbre, de métal et de reflets (Rêve parisien, Invitation au Voyage, etc.).

De même, certains moments de la journée font particulièrement surgir du fond de la conscience le regret du passé, le paradis perdu et les amours enfantines.

Sans doute l'art des principaux Symbolistes, art très savant, très réfléchi, ne semble pas aller tout à fait dans le sens de Loti, lequel suggère un art plus primitif, plus spontané.

Néanmoins l'art raffiné d'un Mallarmé ne doit pas nous dissimuler l'obsession de quelques chansons : la chanson des -« transparents glaciers » et des « purs bijoux », la hantise de l'azur, des miroirs et de la stérilité.

Même le très intellectuel et très rigoureux Valéry n'est pas exempt de ces obsessions qui traduisent une vraie nature de poète : les eaux, les fontaines, les palmes, les cyprès et les colonnes, la sécheresse impitoyable de la raison et de la nature méridionale, voilà qui compose un univers peut-être plus nécessaire à l'art de Valéry que toutes les pensées « exquises » qu'il y renferme.

Et c'est avec Verlaine que cet art des obsessions semble atteindre sa plus parfaite utilisation poétique. 6.

Pour la discussion, il convient de se placer sur un certain nombre de plans soigneusement distingués : a) On pourra d'abord, tout en restant d'accord avec Loti sur le caractère obsédant et nécessaire de « deux ou trois chansons » fondamentales, souligner qu'elles prennent chez les grands poètes un caractère plus élaboré qu'il ne le suppose.

Même l'art d'un Verlaine, qui se réduit à quelques « chansons » assez superficielles, est extrêmement élaboré; et c'est souvent par une alchimie verbale très poussée que les Mallarmé et les Valéry arrivent à rendre leurs obsessions profondes : Loti paraît penser plus à la chanson populaire qu'à la grande poésie! b) On pourra ensuite s'opposer beaucoup plus radicalement à Loti, en remarquant qu'une conception tout à fait différente de la poésie transforme le poète en une sorte de « déchiffreur de l'Univers », sensible à tous les signes que celui-ci nous adresse.

Baudelaire et Rimbaud ont évidemment une idée plus subtile de la poésie et Hugo assigne au poète une fonction infiniment plus grandiose.

Pour eux, comme pour bien d'autres, la poésie est riche comme le monde et le poète n'est pas nécessairement un plagiaire quand il va trouver ses chansons « ailleurs qu'au fond de son âme » (Loti) : il est, comme l'affirme Hugo, une « âme de cristal », une « âme aux mille voix » qui résonne à tous les vents, à tous les souffles, ou, selon Rimbaud, une sorte de « voyant ». c) On pourra enfin objecter à Loti que la poésie est beaucoup plus peut-être dans le travail verbal que dans la sincérité des thèmes. Telle est l'opinion des classiques, telle est également, en un sens assez différent, l'opinion des « poètes purs » pour qui la poésie, « c'est avant tout des mots », suivant la boutade de Mallarmé (mais on n'insistera pas trop sur ce point, qui mènerait un peu loin du sujet).. »

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