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DIDEROT - portrait peint par Vanloo

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Très vivant ; c'est sa douceur, avec sa vivacité ; mais trop jeune, tête trop petite, joli comme une femme, lorgnant, souriant, mignard, faisant le petit bec, la bouche en cœur; et puis un luxe de vêtement à ruiner le pauvre littérateur, si le receveur de la capitation vient l'imposer sur sa robe de chambre. L'écritoire, les livres, les accessoires aussi bien qu'il est possible, quand on a voulu la couleur brillante et qu'on veut être harmonieux. Pétillant de près, vigoureux de loin, surtout les chairs. Du reste, de belles mains bien modelées, excepté la gauche qui n'est pas dessinée. On le voit de face ; il a la tête nue; son toupet gris, avec sa mignardise, lui donne l'air d'une vieille coquette qui fait encore l'aimable ; la position d'un secrétaire d'État et non d'un philosophe. La fausseté du premier mouvement a influé sur tout le reste. C'est cette folle de madame Van Loo qui venait jaser avec lui, tandis qu'on le peignait, qui lui a donné cet air-là et qui a tout gâté. […] Il fallait le laisser seul et l'abandonner à sa rêverie. Alors sa bouche se serait entrouverte, ses regards distraits se seraient portés au loin, le travail de sa tête fortement occupée se serait peint sur son visage, et Michel eût fait une belle chose. Mon joli philosophe, vous me serez un témoignage précieux de l'amitié d'un artiste, excellent artiste, plus excellent homme. Mais que diront mes petits-enfants, lorsqu'ils viendront à comparer mes tristes ouvrages avec ce riant, mignon, efféminé, vieux coquet-là ! Mes enfants, je vous préviens que ce n'est pas moi. J'avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j'étais affecté. J'étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste ; mais je ne fus jamais tel que vous me voyez là. J'avais un grand front, des yeux très vifs, d'assez grands traits, la tête tout à fait du caractère d'un ancien orateur, une bonhomie qui touchait de bien près à la bêtise, à la rusticité des anciens temps. DIDEROT - portrait peint par Vanloo

« INTRODUCTION Dans ce salon de 1767 dont il s'est chargé de faire le compte rendu, Diderot a trouvé son propre portrait, œuvre du peintre Vanloo.

Belle occasion de parler de lui, de se confier, de se camper devant le public. Cette aubaine le met en verve.

Depuis plus de quinze ans il consacre à Y Encyclopédie le meilleur de son temps : lettres d'affaires, études techniques, propagande, éloge des sciences, des chiffres, du travail manuel, de la mécanique ; ses humeurs personnelles, les saillies de son imagination et de son cœur n'y ont guère leur place.

Mais il sait bien leur donner leur revanche : Le Neveu de Rameau, plus tard Jacques le Fataliste ; les drames, les lettres, et bien d'autres pages, dont celle-ci ; des pages où il se libère et se peint : ce qu'il ne dit pas, son style le dit pour lui. La lecture de ce texte, après l'amusement du premier contact, peut donner lieu à une sorte de déchiffrement.

Quel homme découvre-t-on, dans ces lignes et entre ces lignes ? I.

IL SOULIGNE LA VIGUEUR DE SA PERSONNALITÉ Le grand souci de Diderot, en critiquant son portrait physique, est d'affirmer la vigueur de sa personnalité, et de protester contre l'image efféminée qu'a donnée de lui Vanloo.

«Joli comme une femme » ! Voilà ce qu'il ne saurait admettre : cette « mignardise », ce « luxe de vêtements », cet air de « vieille coquette » dont il se voit affublé.

Sous cette réaction très explicite se devinent trois de ses passions les plus constantes : la haine de l'artifice, le goût de la libre réflexion, le goût des émotions tumultueuses. En effet ce qu'il reproche au faux Diderot qu'on expose au public, ce n'est pas tant d'être joli que de se vouloir tel — de « faire le petit bec », de « faire encore l'aimable » — ; autrement dit, d'entrer délibérément dans la petite comédie du monde, au lieu de rester dans la « bonhomie » de la nature et dans «la rusticité des anciens temps ».

Et pour mieux montrer qu'il ne veut pas être de ces mondains, Diderot va au-devant de leurs moqueries : sa bonhomie touche « de bien près à la bêtise »..., il n'a écrit que de « tristes ouvrages », ses « assez grands traits » le font ressembler à ces « anciens orateurs » que les gens du monde, depuis la querelle des Anciens et des Modernes, ne se sentent plus tenus de vénérer.

« Je suis un rustre et je m'en honore », écrivait-il un autre jour à Sophie Volland.

De telles provocations ne sont pas sans rappeler celles que Jean-Jacques Rousseau avait déjà lancées à la frivolité du siècle dans ses Discours, dans sa Lettre à d'Alembert, dans L'Émile ; mais il ne fait pas de doute qu'il les lance de tout son cœur et qu'elles expriment bien son naturel. Le goût de la libre réflexion touche de près la haine de l'artifice : « cette folle de Madame Vanloo » qui, selon les préjugés du siècle, croyait bien faire en venant lui tenir la conversation, représente en quelque sorte toute la société qui nous dicte nos poses et nous détourne de penser par nous-mêmes : « Il fallait le laisser seul et l'abandonner à sa rêverie.

Alors...

le travail de sa tête, fortement occupée, se serait peint sur son visage ; et Michel eût fait une belle chose ». Diderot ne songe pas à séparer comme nous le ferions le « travail » de la réflexion et le tumulte spontané des émotions : « sa bouche se serait entrouverte, ses regards se seraient portés au loin »...

Si bien que ce « philosophe », qui fait sonner si fièrement son titre en face de celui de secrétaire d'État, nous apparaîtrait plutôt comme un « rêveur » et une âme sensible, comme un romantique, diront les amateurs d'étiquettes.

Mais précisons : certainement pas comme un Rousseau ou un Lamartine.

Diderot veut être avant tout une puissante nature : n'oublions pas que le mot de « rêverie » peut, dans la langue classique, s'appliquer à une réflexion très ferme ; lorsque Diderot a jeté sur le papier quelques termes qui pourraient laisser de lui une image mièvre, il se hâte de les neutraliser : "J'étais serein, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste." II.

IL PARTICIPE A LA FRIVOLITÉ DE SON SIÈCLE Mais, comme il arrive souvent chez Diderot, cette force de la nature va se retourner en quelque sorte contre elle-même et faire jouer à l'écrivain, dans les mêmes lignes, deux personnages opposés.

Nous avons vu Diderot pourfendre la frivolité mondaine; nous allons le voir s'y ébattre. Les bravades de Diderot et celles de Rousseau ne se ressemblent qu'en surface : celles-ci sont d'un homme blessé, celles-là d'un homme content.

Diderot maltraite son siècle, mais il y vit, il en jouit, il se réjouit d'en être.

Il compte sur la complicité de son public, et cela le met en belle humeur. II joue d'abord à garder ses distances, à parler de lui-même à la troisième personne, pour lâcher tout à coup son « moi » au milieu du texte, dans un mouvement trop habile pour être tout à fait naïf.

Il émaille son commentaire de traits espiègles : le « pauvre littérateur » écrasé par le fisc, et qui n'est pas là pour faire pitié ; l'apostrophe lancée au portrait comme s'il était vivant : « mon joli philosophe, vous serez...

» ; l'avertissement à ses petits-enfants, mouvement d'un humour délicieux où Diderot parodie le pathétique attendrissant dont il avait fait sa spécialité et parle de lui à l'imparfait comme on évoque ses chers disparus : « J'avais un grand front...

j'avais cent physionomies ». La description du portrait constitue une réjouissante cascade verbale.

Plus loin, on croirait entendre une jeune héroïne de Marivaux ; même caquet, même petites insolences gracieuses pardonnées d'avance : « ce riant, mignon, efféminé vieux coquet-là...

» « C'est cette folle de Madame Vanloo qui venait jaser avec lui (...) qui lui a donné cet air-là, et qui a tout gâté ».

Quel « ancien orateur » eût parlé ainsi ? Ce bonheur de parole permet à Diderot de concilier tant bien que mal l'amabilité et la franchise, et de se tirer par quelques pirouettes d'un mauvais pas où se fût empêtré Rousseau.

Le portrait est mauvais, mais à qui la faute ? A Vanloo ? Il a parfaitement rendu ce qu'il voyait ! A Madame Vanloo ? Elle a cru bien faire, et après tout l'homme qui écrit une pareille page n'a pas dû être le dernier à vouloir «jaser».

Il ne reste donc qu'à s'embrasser : « témoignage précieux, amitié, excellent artiste, plus excellent homme »...

Diderot peut bien se taxer de rusticité et presque de « bêtise » : on ne le croira pas, et il le sait bien. CONCLUSION Franchise et comédie, gravité et fantaisie, appel à la solitude et besoin d'avoir un public, on pourrait multiplier les antithèses.

Diderot l'a fait le premier : « c'est sa douceur, avec sa vitalité ».

« J'avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j'étais affecté ». On pense à sa célèbre phrase « la tête d'un Langrois est sur ses épaules comme le coq au haut d'un clocher ».

Cette mobilité, pour ne pas dire cette agitation, se communique jusqu'au détail de la phrase et fait de ce texte un des plus sémillants qu'on puisse lire. C'est grâce à cette nature exubérante et cordiale que ce philosophe est aussi un écrivain présent pour nous sur un autre plan que celui de l'histoire des idées, et à un autre niveau que Bayle ou Condorcet.

Au surplus, elle ne l'empêche pas, sur ce qu'il a jugé important, d'être généreux et constant.

Il soutient son énergie par la joie de se sentir vivre, comme d'autres par l'avarice, l'orgueil ou l'idéal.. »

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