Devoir de Français

COHEN: BELLE DU SEIGNEUR - feuillet 531

Extrait du document

BELLE DU SEIGNEUR feuillet 531 Verres givrés en main et y contemplant les glaçons flottants, les invités importants étaient, selon leur tempérament, furieux ou mélancoliques lorsqu’ils étaient abordés ou happés au passage par un invité moins important et en conséquence inutile à leur ascension mondaine ou professionnelle. Le regard vague et l’esprit absorbé par des méditations stratégiques, feignant d’écouter le raseur qui, tout ravi de sa capture, faisait le charmant et le sympathique, ils n’en supportaient l’improductrice compagnie que provisoirement et en attendant mieux, c’est-à-dire la fructueuse prise de quelque supérieur. Ils la supportaient soit parce qu’elle leur procurait un plaisir passager de puissance et d’affable mépris, soit parce qu’elle leur donnait une contenance et les préservait de la solitude, plus redoutable encore que d’être vu en conversation avec un inférieur, ne connaître personne étant le plus grand des péchés sociaux. D’ailleurs, causer avec un moindre ne discréditait pas si l’on savait prendre un air protecteur et suffisamment distrait, le bout d’entretien étant alors attribué à la bienveillance. Mais encore fallait-il n’en pas abuser, le terminer rapidement et se réhabiliter sans retard par une conversation avec un supérieur. C’est pourquoi les importants, tout en marmonnant des vagues “ oui, oui, certainement ”, avaient les yeux inquiets et immobiles, surveillaient la bourdonnante cohue et, sans en avoir trop l’air, la balayaient d’un regard circulaire et périodique, phare tournant, dans l’espoir du poisson de choix, un surimportant à harponner dès que possible.

Liens utiles