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Albert Cohen, Belle du Seigneur

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Albert Cohen, Belle du Seigneur, 1968 L'action de Belle du Seigneur se déroule à Genève, dans les milieux diplomatiques de la Société des Nations, durant Ventre-deux-guerres. Dans la salle des pas perdus, les ministres et les diplomates circulaient, gravement discutant, l'oeil compétent, convaincus de l'importance de leurs fugaces affaires de fourmilières tôt disparues, convaincus aussi de leur propre importance, avec profondeur échangeant d'inutiles vues, comiquement solennels et imposants, suivis de leurs hémorroïdes, soudain souriants et aimables. (...) Des inférieurs écoutaient des supérieurs, avec une avidité charmée. Quinteux et barbichu, un ministre des affaires étrangères répétait que c'était inadmissible et que son pays ne confentirait1 jamais. Enturbanné d'or, les mains de cendre et les yeux sanguinolents, un radjah2 rêvait. Mouche compétente du coche international, une journaliste américaine interviewait un ministre des affaires étrangères qui lui disait que cette année serait cruciale et marquerait un tournant dans la politique internationale. Bayadère1 obèse aux lunettes d'épaisse écaille, sonnaillante de bracelets et de camées4, poétesse et trente ans auparavant initiatrice d'un jeune roi timide, la déléguée bulgare exhalait des parfums repoussants, citait le supplément d'âme de Bergson, puis insistait, mamelles roulantes, auprès du délégué grec qu'elle tenait par un bouton du veston pour mieux le convaincre. Nez piqué d'insolation, la belle secrétaire du général laissait derrière elle des senteurs de poirier en fleur. De jeunes loups polyglottes et soyeux riaient avec des hardiesses. Hygiénique et savonnée, son lorgnon agrafé au corsage, la déléguée du Danemark écoutait, vierge et morale, un premier ministre qui répondait tardivement à des saluts empressés puis disait que cette année serait cruciale et marquerait un tournant dans la politique internationale, ce que notait subrepticement un journaliste aux aguets.


« Première partie (4 points) 1. Observez les temps verbaux pour identifier le type de texte Tous les verbes des propositions indépendantes ou principales de ce texte sont à l'imparfait (circulaient, écoutaient, répétait, citait...) et commandent parfois un futur du passé dans la subordonnée (serait, marquerait). Cette fréquence permet d'identifier une description : l'auteur brosse le tableau d'une soirée mondaine dans les milieux diplomatiques. 2. Relevez une allitération dans le premier paragraphe et commentez-la brièvement. L'expression leurs fugaces affaires de fourmilières tôt disparues contient une allitération en f, par laquelle l'auteur suggère à la fois l'affairement d'une fourmilière et la vaine agitation d'hommes qui se croient importants, mais qui ne laisseront pas plus de traces sur terre que les fourmis. La juxtaposition des trois fricatives s'y combine avec deux mots connotant la fuite du temps, fugaces et disparues. Deuxième partie ( 16 points) Vous ferez un commentaire composé de ce passage. Depuis La Comédie humaine de Balzac, de nombreuses sommes romanesques se proposent d'explorer les mœurs de leur siècle aussi bien que la psychologie humaine. Dans Belle du Seigneur, roman-phare des années soixante, Albert Cohen ne raconte pas seulement l'histoire tragique d'Ariane et de Solal, deux êtres jeunes et beaux pris dans la souricière d'amour ; il brosse aussi un tableau impitoyable du milieu de la Société des Nations dans lequel ils évoluent à Genève. Tout en donnant à la peinture d'une soirée mondaine, dans un passage de la première partie, une tonalité à la fois comique et satirique, il atteint à la vérité humaine des comportements. • Dans cette description des milieux diplomatiques les scènes de groupes alternent avec les portraits d'individus fortement typés. Le romancier se plaît à opposer l'attitude déférente des jeunes ou des inférieurs à l'affectation de gravité des aînés ou des supérieurs gonflés de leur importance. De ce contraste le comique jaillit d'autant plus facilement que la déférence des uns et le sérieux des autres sont trop appuyés. L'antéposition des adverbes ou des compléments circonstanciels (gravement discutant, avec profondeur échangeant) attire l'attention sur le ridicule de ces attitudes. Aux moyens habituels de susciter le rire : la notation des grandes phrases creuses des uns (cette année serait cruciale) des tics professionnels des autres (notait subrepticement), des défauts physiques (nez piqué d'insolation), ou le comique de mots involontairement suscité par l'étranger qui écorche la langue française (confentirait au lieu de « consentirait ») s'ajoutent des trouvailles telles que de jeunes loups polyglottes et soyeux : six mots suffisent à Albert Cohen pour exprimer de grandes ambitions par une métaphore (jeunes loups), le soin apporté à la tenue vestimentaire par une impropriété volontaire (en réalité, soyeux ne signifie pas comme ici « vêtus de soie », mais « doux ou brillants comme la soie ») et le bagage culturel indispensable pour réussir une carrière internationale (polyglottes). Le comique naît aussi du détournement habile de locutions consacrées. Ainsi dans l'image de la mouche compétente du coche international le romancier se contente d'ajouter deux épithètes à une expression issue d'une fable de La Fontaine pour camper le personnage de la journaliste harcelant les hommes politiques dans l'espoir de leur soutirer des informations. Albert Cohen excelle enfin à saisir sur le vif la comédie humaine : l'infatuation et la suffisance des uns (convaincus de l'importance île...), la condescendance alliée à la fausse bonhomie des autres (qui répondait tardivement à des saluts empressés). Mais si l'expression comiquement solennels et imposants résume à merveille dès la première phrase l'impression qu'il veut susciter chez le lecteur, l'adjonction du complément d'inutiles vues et surtout la malignité d'un trait comme suivis de leurs hémorroïdes flous font basculer dans la satire. Qu'elle s'exerce contre les diplomates, les journalistes ou les femmes, la verve satirique de Cohen est toujours joyeusement féroce. Pour nous en tenir aux femmes, cible traditionnelle de la satire depuis les fabliaux du Moyen Âge, les portraits antithétiques des déléguées bulgare et danoise sont de pures caricatures. Les quatre épithètes qui qualifient la Danoise, hygiénique et savonnée, vierge et morale, imposent une image de rigueur morale, non exempte de raideur, qui s'oppose en tous points au tempérament voluptueux de la Bulgare, indiqué dès le début de son portrait par le mot bayadère : dans toutes les religions les danseuses sacrées sont aussi des courtisanes sacrées ! Si le rapprochement entre son désir d'étaler sa culture (citait le supplément d'âme de Bergson) et son goût du clinquant (sonnaillante de bracelets) fait sourire, le portrait ne tarde cependant pas à tenir de la charge* avec la peinture de l'attitude (tenir son interlocuteur par le bouton du veston), la mention des fautes de goût (elle s'inonde de parfums repoussants) et surtout l'insistance sur la corpulence (obèse, mamelles roulantes) : une bayadère obèse est évidemment grotesque ! Cette femme ne veut ni accepter son âge ni oublier son passé galant. A une époque où les femmes exerçant des responsabilités dans le milieu de la diplomatie internationale sont rares, Albert Cohen les traite sans ménagement et ne cache pas sa misogynie. • Le romancier dépasse cependant les particularismes individuels et leur ridicule pour atteindre l'universel et peindre la nature humaine avec ses faiblesses ou ses travers en campant des personnages des deux sexes, de tous âges, exerçant des fonctions diverses. Il suggère d'abord l'absence de véritables personnalités en omettant volontairement de préciser à quel pays appartient tel ministre : il les noie dans l'anonymat des pluriels ou bien se contente d'employer l'article indéfini (un ministre des affaires étrangères). Il utilise ensuite la même construction pour tous les portraits individuels : sur les huit phrases du deuxième paragraphe, cinq commencent par une apposition, placée en tête de phrase, dont le mot pivot est un participe (entur-banné), un couple d'adjectifs (quinteux et barbichu ; hygiénique et savonnée) ou un nom (mouche ; bayadère). Comment critiquer plus clairement le caractère stéréotypé des comportements ? Tous ces diplomates sont interchangeables, et il en donne la preuve en prêtant à un premier ministre puis à un ministre des affaires étrangères exactement les mêmes propos (cette année serait cruciale et marquerait un tournant dans la politique internationale). La banalité de ces paroles offre un bel exemple de la langue de bois qui est de règle dans ces milieux ! Il s'en prend ainsi à l'hypocrisie générale. Chacun veut paraître, personne ne livre sa véritable pensée. L'obséquiosité des inférieurs, l'empressement intéressé des jeunes, le sérieux pontifiant des responsables sont autant de masques : sous avidité charmée ou soudain souriants et aimables, il faut déceler une attitude de commande. Il est évident que tous n'ont qu'une seule préoccupation, obtenir le pouvoir ou le conserver. Aussi le romancier a-t-il beau jeu de dénoncer la vanité des entreprises humaines. Il commence par rappeler perfidement que même les grands de ce monde sont accablés de petites misères, telles les hémorroïdes ! Il prouve par une répétition qui n'est nullement fortuite que ces oracles que les journalistes croient recueillir sur les lèvres des diplomates et qu'ils notent religieusement ne sont que des banalités. D'un mot il condamne sans appel assauts de politesse, parades, affectation de gravité, conversations : ce qu'échangent les diplomates, ce sont d'inutiles vues ! Enfin, dès le début de l'extrait il donne le ton en rappelant que toutes les entreprises humaines sont inéluctablement vouées à l'oubli et à la mort : la métaphore de la fourmilière est renforcée par une allitération en f (leurs fugaces affaires de fourmilières tôt disparues) pour signifier clairement la puissance destructrice du temps. De toute évidence, Albert Cohen a pris plaisir à peindre et à stigmatiser les tics et les ridicules de ce monde de la diplomatie internationale où il u vécu lui-même. Observateur attentif mais impitoyable des comportements humains, il s'inscrit ainsi dans la lignée de Proust et de Saint-Simon, car romanciers et mémorialistes se rejoignent quand, jetant un regard lucide sur la société de leur temps, ils en offrent dans leur œuvre un reflet fidèle. Loin d'être gratuite, la description poursuit alors deux objectifs complémentaires : attaquer les ridicules par la satire et déceler l'éternel humain sous la variété des comportements individuels. »

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