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Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) (Recueil : Poèmes antiques) - La mort de Valmiki

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Charles-Marie LECONTE DE LISLE (1818-1894) (Recueil : Poèmes antiques) - La mort de Valmiki Valmiki, le poète immortel, est très vieux. Toute chose éphémère a passé dans ses yeux Plus prompte que le bond léger de l'antilope. Il a cent ans. L'ennui de vivre l'enveloppe. Comme l'aigle, altéré d'un immuable azur, S'agite et bat de l'aile au bord du nid obscur, L'Esprit, impatient des entraves humaines, Veut s'enfuir au delà des apparences vaines. C'est pourquoi le Chanteur des antiques héros Médite le silence et songe au long repos, Au terme du désir, du regret et du blâme, A l'ineffable paix où s'anéantit l'âme, Au sublime sommeil sans rêve et sans moment, Sur qui l'Oubli divin plane éternellement. Le temps coule, la vie est pleine, l'oeuvre est faite. Il a gravi le sombre Himavat jusqu'au faîte. Ses pieds nus ont rougi l'âpre sentier des monts, Le vent des hautes nuits a mordu ses poumons ; Mais, sans plus retourner ni l'esprit ni la tête, Il ne s'est arrêté qu'où le monde s'arrête. Sous le vaste figuier qui verdit respecté De la neige hivernale et du torride été, Croisant ses maigres mains sur le bâton d'érable, Et vêtu de sa barbe épaisse et vénérable, Il contemple, immobile, une dernière fois, Les fleuves, les cités, et les lacs et les bois, Les monts, piliers du ciel, et l'Océan sonore D'où s'élance et fleurit le Rosier de l'aurore. L'homme impassible voit cela, silencieux. La Lumière sacrée envahit terre et cieux ; Du zénith au brin d'herbe et du gouffre à la nue, Elle vole, palpite, et nage et s'insinue, Dorant d'un seul baiser clair, subtil, frais et doux, Les oiseaux dans la mousse, et, sous les noirs bambous, Les éléphants pensifs qui font frémir leurs rides Au vol strident et vif des vertes cantharides, Les Radjahs et les chiens, Richis et Parias, Et l'insecte invisible et les Himalayas. Un rire éblouissant illumine le monde. L'arome de la Vie inépuisable inonde L'immensité du rêve énergique où Brahma Se vit, se reconnut, resplendit et s'aima. L'âme de Valmiki plonge dans cette gloire. Quel souffle a dissipé le temps expiatoire ? O vision des jours anciens, d'où renais-tu ? O large chant d'amour, de bonté, de vertu, Qui berces à jamais de ta flottante haleine Le grand Daçarathide et la Mytiléenne, Les sages, les guerriers, les vierges et les Dieux, Et le déroulement des siècles radieux, Pourquoi, tout parfumé des roses de l'abîme, Sembles-tu rejaillir de ta source sublime ? Ramayana ! L'esprit puissant qui t'a chanté Suit ton vol au ciel bleu de la félicité, Et, dans l'enivrement des saintes harmonies, Se mêle au tourbillon des âmes infinies. Le soleil grandit, monte, éclate, et brûle en paix. Une muette ardeur, par effluves épais, Tombe de l'orbe en flamme où tout rentre et se noie, Les formes, les couleurs, les parfums et la joie Des choses, la rumeur humaine et le soupir De la mer qui halète et vient de s'assoupir. Tout se tait. L'univers embrasé se consume. Et voici, hors du sol qui se gerce et qui fume, Une blanche fourmi qu'attire l'air brûlant ; Puis cent autres, puis mille et mille, et, pullulant Toujours, des millions encore, qui, sans trêve, Vont à l'assaut de l'homme absorbé dans son rêve, Debout contre le tronc du vieil arbre moussu, Et qui s'anéantit dans ce qu'il a conçu. L'esprit ne sait plus rien des sens ni de soi-même. Et les longues fourmis, traînant leur ventre blême, Ondulent vers leur proie inerte, s'amassant, Circulant, s'affaissant, s'enflant et bruissant Comme l'ascension d'une écume marine. Elles couvrent ses pieds, ses cuisses, sa poitrine, Mordent, rongent la chair, pénètrent par les yeux Dans la concavité du crâne spacieux, S'engouffrent dans la bouche ouverte et violette, Et de ce corps vivant font un roide squelette Planté sur l'Himavat comme un Dieu sur l'autel, Et qui fut Valmiki, le poète immortel, Dont l'âme harmonieuse emplit l'ombre où nous sommes Et ne se taira plus sur les lèvres des hommes.

« Intro : Ce passage est extrait de « la mort de Valmiki » de Leconte de Lisle.

Ce poème est issu du recueil Les poèmes antiques, paru en 1852 après que l’auteur eût renoncé à la vie politique française, déçu par les évènements de 1848.

Chef de file de l’école parnassienne, il préconise une poésie objective qui réunisse la science et l’art.

Dans ce poème en alexandrin, le poète rapporte la mort du poète mythique Valmiki, sage indien auteur d’un long poème épique. Problématique : Nous pouvons nous demander dans quelle mesure ce poème au sujet exotique et à la beauté singulière est significatif d’une profonde angoisse métaphysique. Dans un premier mouvement nous étudierons la recherche d’une voix originelle dans « les temps où l'homme et la terre étaient jeunes et dans l'éclosion de leur force et de leur beauté», en second lieu nous observerons en quoi ce poème répond à l’exigence formelle de l’esthétique parnassienne et enfin nous observerons les motifs de l’inquiétude métaphysique qui caractérise le poème. I. La recherche d’une voix originelle dans « les temps où l'homme et la terre étaient jeunes et dans l'éclosion de leur force et de leur beauté» 1. Exotisme du poème Le poème a pour cadre un paysage indien.

L’’exotisme du poème est surtout perceptible dans le premier mouvement avec la mention des « formes », des « couleurs », des « parfums », mais également de la mer.

Toutefois il est impossible de distinguer un pays précis si l’on ne se réfère pas au titre du poème ou aux derniers vers avec la mention de « l’Himavat ».

Cependant il faut préciser ici que nous ne commentons que les deux dernières strophes du poème et que les strophes précédentes font une large place aux références indiennes. D’autre part l’adjectif blanc associé à la fourmi fait allusion à la « mythologie » indienne : « le dieu de la mort vint au secours de Varouna, et métamorphosé en fourmi blanche, il se mit à ronger l’arc de Vichnou » (histoire générale de l’inde ancienne et moderne). 2. Un retour aux origines Ce poème semble regretter avec la mort de Valmiki, la mort du souffle originel.

On sait à quel point Leconte de Lisle détestait le mélange des genres : « Leconte de Lisle, étant un vrai poète sérieux et méditatif, a horreur de la confusion des genres, et il sait que l'art n'obtient ses effets les plus puissants que par des sacrifices proportionnés à la rareté de son but.» (Charles Baudelaire, Portrait de Leconte de Lisle, Revue fantaisiste, été 1861).

Or la mort de Valmiki s’accompagne dans le poème de la confusion de toutes choses : « tout rentre et se noit », « tout se tait ». Finalement c’est l’anéantissement de la source originelle, l’anéantissement de la voix poétique dont témoigne ce poème.

La tension du poème naît de la tentative de lutter contre cette fin poétique par la beauté formelle. II. L’exigence formelle de l’esthétique parnassienne Leconte de Lisle est un poète du 19 ème siècle qui revendique la perfection formelle et le culte de l’art pour l’art.

Il appartient en cela à l’école parnassienne comme par exemple Baudelaire, Théophile Gautier, Verlaine, ou encore Mallarmé. 1. Une recherche de perfection : la montée en puissance Le poème a pour thème la mort.

Thème angoissant entre tous.

Or, la forme du poème est au service de ce thème.

La fin de la pièce poétique que nous avons à étudier se compose de deux mouvements bien distincts, et se caractérise par une montée en puissance, également rendue grâce à l’ampleur des alexandrins.

Ainsi au vers 21, on peut distinguer trois coupes au sein de l’alexandrin : l’une de deux syllabes, l’autre de 4 et la dernière de 6.

Nous avons donc le schéma suivant : 2/4/6 caractéristique d’une montée en puissance.

Mais nous pouvons également prendre pour illustration les vers 9, 10, et 11 ou « une blanche fourmi » en précède « cent » puis « mille » et « des millions ».

Le poème poursuit donc une ascension et la forme est travaillée pour transcrire cette montée en puissance.

D’autre part, l’attention à la forme est sensible par la présence de chiasme (v.2, v.24) et de parallélismes (v .25) mais aussi par l’importance des sonorités et les accents sur certains mots (v.

26 « Valmiki » à la césure) 2. une poésie objective qui unit science et art Cette fin de poème fait preuve, d’autre part, d’un poignant réalisme, comme saura l’utiliser plus tard (1857) un Baudelaire dans ses Fleurs du Mal (« une charogne »).

Le réalisme de la progression des fourmis sur le corps humain avec l’appropriation par les insectes des « pieds » puis des « cuisses », de « la poitrine » et enfin des « yeux » est frappante à ce titre.

Les détails apportés par les couleurs sont notamment caractéristiques de ce réalisme : « s’engouffrent dans la bouche ouverte et violette ».

L’abondance d’adjectifs qualificatifs souligne également cette volonté de réalisme sinon d’objectivité. Objectivit2, réalisme, beauté formelle sont donc la marque des exigences esthétiques du Parnasse parfaitement maîtrisées dans ce poème au service de l’inquiétude métaphysique. III. L’inquiétude métaphysique L’esthétique parnassienne a pour but dans ce poème de prendre source dans la voix originelle mais traduit simultanément une profonde angoisse métaphysique. 1. Un cadre inquiétant L’espace temps dans lequel s’inscrit le poème est véritablement inquiétant.

La première des deux strophes apparaît comme une scène apocalyptique : « tout se tait », « l’univers embrasé se consume ».

Tout semble se confondre et s’embraser pour devenir un espace stérile qui ne peut enfanter que la mort.

« Et voici hors du sol qui se gerce et qui fume ».

Le poème donne véritablement l’impression d’une scène de « deus ex machina » où le dieu de la mort émerge d’un paysage infernal au sens étymologique du terme.

Quant aux évocations temporelles, elles sont inexistantes, laissant baigner le poème dans une indéfinition totale, dans une angoisse latente et surtout intemporelle : « le soleil grandit, monte, éclate et brûle en paix ».

Le présent a ici une valeur générique. 2. le motif de la mort et de la destruction Ce poème a pour titre la mort de Valmiki mais il est intéressant de noter que cette mort n’intervient qu’à la toute fin du poème.

Il ne s’agit pas d’accomplir un éloge funèbre mais bien d’évoquer l’angoisse humaine de la mort par un motif singulièrement marquant qui est celui de la pullulation (v.10).

Nous avons déjà évoqué le rythme ascendant, mais la progression même du récit poétique est éclairante : cadre de la scène (v.1à7) progression des fourmis (v.8à23) mort et postérité du poète Valmiki (v.24à28).

L’accent est donc mis sur l’image de la dévoration par la mort.

Car la fourmi est ici métaphorique de la mort.

Le lexique est lui aussi un facteur d’angoisse dans le poème : « noie », « halète », « pullulant », « anéantit », « s’amassant », « squelette »… En conclusion, nous pouvons dire que ce poème à la beauté régulière et au pessimisme profond est l’allégorie de la condition humaine, désormais coupée de sa source originelle et fait plus particulièrement référence au souci du poète d’être impuissant face à la mort malgré le culte de la beauté formelle.. »

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