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Charles BAUDELAIRE (1821-1867) (Recueil : Les fleurs du mal) - Spleen : Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle

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Charles BAUDELAIRE (1821-1867) (Recueil : Les fleurs du mal) - Spleen : Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis, Et que de l'horizon embrassant tout le cercle Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ; Quand la terre est changée en un cachot humide, Où l'Espérance, comme une chauve-souris, S'en va battant les murs de son aile timide Et se cognant la tête à des plafonds pourris ; Quand la pluie étalant ses immenses traînées D'une vaste prison imite les barreaux, Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux, Des cloches tout à coup sautent avec furie Et lancent vers le ciel un affreux hurlement, Ainsi que des esprits errants et sans patrie Qui se mettent à geindre opiniâtrement. - Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir, Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique, Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

« Introduction Ce poème est l'un des quatre qui dans Les Fleurs du mal portent le même titre : « Spleen ».

La première partie du livre, où figurent ces quatre poèmes, s'appelle « Spleen et Idéal ».

C'est assez dire quelle importance revêt au sein de l'œuvre le thème ici traité et quelles résonances il évoque dans l'âme du poète.

On ne saurait donc s'étonner que la qualité de l'expression soit à la hauteur de l'émotion ressentie.

« Spleen » nous ouvre de riches perspectives sur l'inspiration et l'art de Baudelaire. 1.

L'originalité du thème En ce qui concerne l'inspiration nous retrouvons, semble-t-il à première vue, un vieux thème, cher aux Romantiques.

C'est « le grand secret de mélancolie » que Chateaubriand chantait naguère, qu'exploitent Lamartine ou Vigny entre autres et qui, à l'époque, a si largement exercé ses ravages, qu'on a pu l'appeler « le mal du siècle ».

Mais ce vieux thème trouve chez Baudelaire une note originale.

La mélancolie chez Lamartine prenait l'aspect d'une aspiration vague vers l'Idéal, chez Vigny la forme d'un désabusement.

Chez Baudelaire il s'agit d'un incurable ennui, d'un dégoût profond de la vie, entretenu par des revers de carrière, des ennuis d'argent, des déboires sentimentaux et surtout par la maladie.

Par là s'explique la note morbide qui domine dans ce poème.

Contre cette angoisse qui le ronge, pour épanouir en lui cette Espérance à laquelle il ne veut pas renoncer il lui reste le suprême recours de l'idéal artistique. C'est cette lutte tragique qui résume tout le drame baudelairien.

En raccourci ce poème nous offre même l'image des Fleurs du mal, dans leur ensemble, puisque dans leur déroulement pathétique, au cours des pages elles nous montrent le poète sombrant progressivement dans l'angoisse et bannissant bientôt toute espérance. 2.

L'intensité de la vision Le détail de l'expression concourt puissamment à mettre en valeur le caractère hallucinatoire de cette vision.

Et d'abord le choix des mots : « Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits; » Le mot « versé » surprend dès l'abord et pourtant il est merveilleusement expressif.

Il nous évoque quelque chose de plus matériel, de plus consistant, de plus lourd et de plus écrasant. A plus forte raison les alliances de mots imposent-elles des impressions plus vigoureuses encore.

Ce jour noir qui semblait à première vue apporter quelque incohérence, puisque le jour est précisément ce qui dissipe l'obscurité, nous évoque une atmosphère de pénombre tragique.

Il n'est pas jusqu'aux qualificatifs les plus abstraits et, semble-t-il, les moins applicables à leur objet, qui ne gardent leur valeur suggestive et évocatrice.

« Les infâmes araignées » : même le vieux procédé de la personnification retrouve tout son sens.

L'Espoir, l'Angoisse symbolisent les deux êtres antagonistes que le poète porte en lui et le tragique combat dont il n'est que le théâtre. Baudelaire en vrai poète possède le don des images.

Tantôt elles sont à peine suggérées.

Au premier vers, ce ciel comparé à un couvercle, évoque, sans appuyer, comme une impression d'étouffement et d'écrasement.

Tantôt elles s'imposent avec une puissance de réalité étonnante par quelques détails suggestifs comme ce cachot « humide » aux « plafonds pourris ».

Tantôt enfin elles s'étalent en une vision pathétique : « Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

» ce drapeau noir, symbole funèbre du désespoir, flotte victorieusement sur la citadelle conquise et ce « crâne incliné » exprime la soumission et l'abdication. Cette impression tragique se trouve encore renforcée par la puissance expressive des vers.

Les sonorités graves ne s'imposent pas seulement dès le début du poème : « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle », elles restent la dominante d' un bout à l'autre.

Elles se multiplient encore, s'il se peut, dans la dernière strophe, mais elles se trouvent alors assourdies par les nasales, en accord avec cette atmosphère de cortège funèbre silencieux qu'il s'agit d'évoquer : « Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, Défilent lentement dans mon âme...

» Au vers huit, la rudesse des consonnes (c, p, t,) en tête des mots essentiels accuse la brutalité de ces heurts de l'Espérance contre les obstacles qui l'emprisonnent.

Bref, à chaque occasion, les sonorités et les impressions qu'elles suggèrent sont à l'unisson du sens qu'elles renforcent et qu'elles prolongent. Le rythme offre la même puissance de suggestion.

Ainsi dès le premier vers les monosyllabes martelés exercent comme autant de pesées sur l'esprit accablé : « Quand/le/ciel/bas/et/lourd/pèse/comme/...

» A la fin de la même strophe, au contraire, l'ampleur des deux vers qui s'accorde avec la large perspective qu'ils évoquent, se déploie d'un seul élan, soulignée encore par l'inversion : « Et que de l'horizon embrassant tout le cercle.

Il nous verse un jour noir plus triste que les mm Au vers dix-sept, la lenteur processionnelle du funèbre cortège est évoquée par l'égalité du rythme fait de quatre membres égaux de trois pieds, et la netteté des temps d'arrêt au passage de l'un à l'autre : « Et de longs//corbillards//sans tambours//ni musique ». La furie des cloches au vers treize, la détresse de l'Espoir déchiré par sa défaite s'expriment par un rythme heurté, souligné dans le second cas par le rejet. Enfin et surtout, l'ampleur du mouvement d'ensemble qui entraîne d'un élan irrésistible les seize premiers vers, symbolisé la montée progressive, haletante, inexorable de l'hallucination. Conclusion Ainsi s'impose à nous, dans sa beauté tragique, ce poème de Baudelaire.

La qualité de sa facture ne doit pas nous faire illusion.

Cet art supérieurement lucide est mis par le poète au service de sa frémissante sincérité.

En écrivant Les Fleurs du mal il a, selon son propre aveu, mis « dans ce livre atroce toute sa pensée et tout son cœur ».

Ce qui est vrai de l'ouvrage dans son ensemble se révèle donc exact aussi dans le cas particulier de ce texte.

L'émotion esthétique s'élargit et s'approfondit en un drame humain.. »

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