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Charles BAUDELAIRE (1821-1867) (Recueil : Les fleurs du mal) - Recueillement

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Charles BAUDELAIRE (1821-1867) (Recueil : Les fleurs du mal) - Recueillement Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici : Une atmosphère obscure enveloppe la ville, Aux uns portant la paix, aux autres le souci. Pendant que des mortels la multitude vile, Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci, Va cueillir des remords dans la fête servile, Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici, Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années, Sur les balcons du ciel, en robes surannées ; Surgir du fond des eaux le Regret souriant ; Le Soleil moribond s'endormir sous une arche, Et, comme un long linceul traînant à l'Orient, Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

« Introduction. La vie de Baudelaire fut une méditation de sa douleur. Il en a dit souvent les cruautés. Mais quand il faisait un retour profond sur lui-même, dans le silence et la solitude, quand il songeait à ses péchés, à ses voluptés au goût amer, à ses vains élans vers la pureté, elle lui apparaissait comme revêtue d'une sorte de dignité, car il y trouvait le témoignage d'une conscience vigilante au sein même de ses égarements. Dans ce sonnet, il s'adresse à elle comme à un être humain; il en fait une compagne et une confidente. Il l'entraîne loin des plaisirs impurs, et, seul avec elle, voit s'éveiller les souvenirs, tandis que descend la grande paix nocturne. Le sonnet. Malgré la solennité de l'interjection ô, qui introduit le personnage allégorique, le poète s'adresse à sa Douleur sur un ton familier, comme on calme un enfant tyrannique, Sois sage... Tiens-toi plus tranquille, ou un malade dont on a satisfait le caprice : Tu réclamais le soir; il descend; le voici. Dans ces deux vers, les signes de ponctuation mettent en relief chacun des accents et soulignent la lenteur paisible du rythme; on songe au geste de la main qui apaise, aux mouvements d'un souffle qui reprend sa régularité; assez de cris de désespoir et de révolte : la solitude du soir se prête à un recueillement plus digne et moins stérile. Les deux vers suivants sont, à dessein, en demi-teinte : le poète crée une impression de brouillard avec des mots vagues (atmosphère, enveloppe) et témoigne d'une discrète pitié pour ses semblables. Mais le soir qui invite au recueillement préside aussi dans la grande ville à la frénésie des fêtes impures. Les voici, ces mortels qui cherchent dans les jouissances l'oubli de leur condition mortelle : décevante entreprise; le Plaisir est un bourreau qui les fouette constamment de ses exigences renouvelées; ils s'avilissent en vain et les remords sont leur seule moisson. Baudelaire connaît bien ces états troubles où la volonté vaincue par les désirs renonce à suivre les ordres de la conscience alarmée. Le rythme des trois premiers vers du second quatrain, que ne vient couper aucune ponctuation importante, donne bien l'impression d'un entraînement implacable et insensé. Au contraire, le vers suivant évoque, avec ses coupes analogues à celles du début, un éloignement concerté; pour la deuxième fois, le poète apostrophe sa douleur, lui parle, lui donne la main, comme à un être familier et cher, l'entraîne. Et le rejet loin d'eux, qui enchaîne brutalement le premier tercet au second quatrain selon un usage peu courant dans un sonnet, marque l'horreur du poète pour les déplorables agitations de cette foule vulgaire, son goût pour une solitude reposante et féconde. Seul avec sa noble compagne, quels spectacles va-t-il donc lui offrir? Les yeux fermés aux impuretés du présent, il projette sur l'écran de cette nuit les images du passé. Dans le ciel noir se profilent les années défuntes, penchées comme des femmes sur des balcons de rêve; et leurs robes d'autrefois ont le charme des souvenirs lointains. Du fleuve, aux pieds du poète, surgit le fantôme du Regret : il sourit, alors que le plaisir ricanerait plutôt; est-ce parce qu'il s'attache à d'anciennes joies? L'alliance des mots, en tout cas, correspond à l'inspiration d'ensemble du poème. Il y a dans ces deux images, que le rythme détaille et met en relief, une sorte de distinction harmonieuse, qui contraste avec la vulgarité de la fête. Ainsi l'obscurité se peuple de créatures nées de la méditation du poète. A ces formes viennent se mêler, dans une vision indécise, des éléments du paysage. A l'Orient, l'ombre semble traîner encore; mais elle s'allonge : l'image du linceul, qui évoque l'enveloppement de la nuit, renouvelle l'image plus banale du voile en associant à l'idée la mélancolie d'un objet funèbre, tandis que la sonorité des L dans long linceul transpose pour l'oreille cette suggestion d'un déploiement progressif de l'ombre sur ce paysage. Le dernier vers, aux harmonies exquises, aux coupes évocatrices, rythme cette conquête irrésistible et discrète du monde par l'obscurité et suggère la nuit, dont l'oreille attentive, par la vertu du recueillement, peut entendre le pas silencieux. L'entretien du poète, commencé dans la brume du crépuscule (Tu réclamais le soir), se prolonge ainsi dans le mystère nocturne (la douce nuit). Conclusion. Ce sonnet peuplé d'allégories traduit l'atmosphère complexe où se plaisait la sensibilité du poète rendu à la solitude, au seuil de la nuit. Il n'a nulle part marqué de façon aussi pénétrante et aussi subtile, grâce à la distinction des images et à la souplesse du rythme, le charme et la fécondité du recueillement, qui chasse les pensées mauvaises, suscite les souvenirs et les rêves, baigne l'âme d'une pureté mélancolique et l'achemine vers un sommeil bienfaisant comme la Mort. »

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