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Alfred de MUSSET (1810-1857) (Recueil : Poésies nouvelles) - Tristesse

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Alfred de MUSSET (1810-1857) (Recueil : Poésies nouvelles) - Tristesse J'ai perdu ma force et ma vie, Et mes amis et ma gaieté; J'ai perdu jusqu'à la fierté Qui faisait croire à mon génie. Quand j'ai connu la Vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté. Et pourtant elle est éternelle, Et ceux qui se sont passés d'elle Ici-bas ont tout ignoré. Dieu parle, il faut qu'on lui réponde. Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.

« Introduction. Le sonnet Tristesse a été découvert un matin de l'année 1840 par un ami de Musset, Alfred Tattet, sur la table de chevet du poète, qui avait hâtivement crayonné ces vers sur le papier pendant une insomnie.

On ne saurait trouver un témoignage plus direct et plus émouvant sur son âme douloureuse que cette confidence à peine murmurée en une heure d'abattement. Le poème. Premier quatrain.

Quelques mots très simples désignent les biens que le poète déprimé pense avoir définitivement perdus.

Sa force et sa vie, d'abord; il faut entendre : « sa force vitale ».

Après sa grande douleur d'amour, il s'était senti l'énergie nécessaire pour réagir; dans La Nuit d'août, il clamait sa volonté de renaître aux joies de l'existence, à l'exemple de la nature sans cesse renouvelée; dans La Nuit d'octobre, il prêtait le serment d'oubli « Par la puissance de la vie, / Par la sève de l'univers »; aujourd'hui, s'il se sentait encore en humeur de chercher des images symboliques, il se comparerait peut-être à une plante dont la sève s'épuise.

Dans La Nuit d'octobre encore, il se laissait persuader par sa Muse que la douleur lui avait appris à mieux goûter désormais le plaisir de boire « avec un vieil ami » et à mieux sentir « le prix de la gaieté »; il songe maintenant avec amertume à ses amis, en effet clairsemés depuis quelques années, à sa gaieté, qu'il ne retrouve plus; la répétition de et, la reprise de J'ai perdu accentuent l'impression d'accablement.

Dans La Nuit d'août, le poète évoquait son génie, qu'il sacrifiait à l'amour; maintenant il voudrait faire entendre qu'il n'a jamais eu de génie et qu'il a donné le change par sa fierté de dandy byronien. Deuxième quatrain.

Pour éviter de sombrer dans la débauche, Musset a tenté de recourir à la foi et de revenir à de sains principes de conduite : le mot Vérité, avec sa majuscule solennelle, désigne à la fois les vérités religieuses et les vérités morales.

Il l'a connue, c'est-à-dire qu'il est parvenu à la distinguer de l'erreur.

Il l'a pénétrée à la fois par l'intelligence (comprise) et par l'intuition (sentie).

Mais il n'a pu s'y tenir, car la volonté lui a fait défaut.

Avec Ovide, il pourrait s'écrier : « Video meliora proboque, deteriora sequor »; je vois le bien, je l'approuve, et je fais le mal. Premier tercet.

Le poète souligne l'absurdité navrante de ce divorce entre ses principes et son attitude pratique.

La Vérité est éternelle, c'est-à-dire hors du temps et de l'espace; la vie humaine a pour cadre une misérable planète (icibas) et s'accomplit dans les limites d'une brève durée : le passé ont ignoré suggère l'idée d'une existence périssable et comme déjà retournée au néant. Second tercet.

Le sens des derniers vers est plus fuyant.

Ceux dont le poète vient de signaler la profonde disgrâce sont les sceptiques et les inconscients qui ont ignoré Dieu : tel n'est pas son cas.

Il déclare au contraire que .les égarements du péché n'empêchent pas son coeur d'entendre la voix du Ciel : Dieu parle.

Malheureusement, cet appel demeure étouffé par le tumulte impur des passions et des vices : Musset est trop inconstant pour y répondre; pour entretenir avec son Créateur, grâce à la prière et aux pratiques régulières de la vie religieuse, ce dialogue permanent où le chrétien puise son aliment spirituel.

Quelquefois, pourtant, il s'est senti ébranlé dans les profondeurs de son être, et il a pleuré.

Qu'importe que ces larmes soient nées d'une émotion esthétique, d'une douleur d'amour ou d'un remords; elles révèlent, parmi les égarements du plaisir, la présence d'une âme.

Dieu, qui a refusé au poète la force nécessaire pour assurer son salut par la foi agissante et par la vertu, montre qu'il ne l'abandonne pas tout à fait : seule consolation dans la détresse, seul bien qui reste, puisque les autres sont « perdus ».

Cette noblesse de la souffrance, qu'il célébrait dans La Nuit de mai, demeure au coeur de son inspiration. Conclusion. Ces vers pathétiques font revivre le drame intérieur de Musset.

Sa vie tout entière fut une lutte entre l'instinct de plaisir qui l'entraîna progressivement dans la débauche et l'exigence d'idéal qui, fourvoyée un moment dans la passion, chercha trop tard à s'appuyer sur des principes sérieux et sur des croyances solides.

Au moment où il écrit Tristesse, il pressent l'inutilité de ses efforts pour s'arracher au mal : son corps est déjà las, sa volonté de plus en plus vacillante. Il connaîtra encore des heures de répit et même d'oubli; mais en cette heure de dépression, il a l'intuition d'une déchéance qui va se consommer lamentablement. Le poète exprime cet état d'âme avec une simplicité bouleversante.

Rien d'oratoire; aucune image; mais des mots communs; un rythme discret; des rimes en général pauvres, qui contribuent à créer, par leurs sonorités assourdies, une impression de tristesse et de nostalgie.

C'est le langage de la confidence, enveloppé d'une imprécision qui reproduit fidèlement l'instabilité douloureuse de l'âme; Verlaine trouvera des accents analogues, dépouillés de toute « éloquence » et de toute « littérature ».. »

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