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Victor Hugo, les Travailleurs de la mer, IIe partie, livre IV, chapitre 2.

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Victor Hugo, les Travailleurs de la mer, IIe partie, livre IV, chapitre 2. La pieuvre n'a pas de masse musculaire, pas de cri menaçant, pas de cuirasse, pas de corne, pas de dard, pas de pince, pas de queue prenante ou contondante, pas d'ailerons tranchants, pas d'ailerons onglés, pas d'épines, pas d'épée, pas de décharge électrique, pas de virus, pas de venin, pas de griffes, pas de bec, pas de dents. La pieuvre est de toutes les bêtes la plus formidablement armée. Qu'est-ce donc que la pieuvre ? C'est la ventouse. Dans les écueils de pleine mer, là où l'eau étale et cache toutes ses splendeurs, dans les creux de roches non visités, dans les caves inconnues où abondent les végétations, les crustacés et les coquillages, sous les profonds portails de l'océan, le nageur qui s'y hasarde, entraîné par la beauté du lieu, court le risque d'une rencontre. Si vous faites cette rencontre, ne soyez pas curieux, évadez-vous. On entre ébloui, on sort terrifié. Voici ce que c'est que cette rencontre, toujours possible dans les roches du large. Une forme grisâtre oscille dans l'eau ; c'est gros comme le bras et long d'une demi-aune environ ; c'est un chiffon ; cette forme ressemble à un parapluie fermé qui n'aurait pas de manche. Cette loque avance vers vous peu à peu. Soudain, elle s'ouvre, huit rayons s'écartent brusquement autour d'une face qui a deux yeux ; ces rayons vivent ; il y a du flamboiement dans leur ondoiement ; c'est une sorte de roue ; déployée, elle a quatre ou cinq pieds de diamètre. Épanouissement effroyable. Cela se jette sur vous. L'hydre harponne l'homme. Cette bête s'applique sur sa proie, la recouvre, et la noue de ses longues bandes. En dessous elle est jaunâtre, en dessus elle est terreuse ; rien ne saurait rendre cette inexplicable nuance poussière ; on dirait une bête faite de cendre qui habite l'eau. Elle est arachnide par la forme et caméléon par la coloration. Irritée, elle devient violette. Chose épouvantable, c'est mou. Ses noeuds garrottent ; son contact paralyse. Elle a un aspect de scorbut et de gangrène ; c'est de la maladie arrangée en monstruosité.

« [Introduction] D'aucuns se sont souvent intéressés aux frères ennemis (Caïn et Abel, Etéocle et Polynice), aux jumeaux (Les Météores de Michel Tournier), au bâtard face aux fils légitimes (Les Frères Karamazov de Dostoïevski). Zola cherche plutôt à montrer les orientations très différentes prises par des enfants issus du même lit : Etienne Lantier incarne l'idéal révolutionnaire (Germinal), Jacques Lantier la folie homicide (La Bête humaine) et Claude Lantier le génie de l'artiste-peintre (L'Œuvre). Du côté des Rougon, la volonté de puissance se traduit chez Pierre par l'ambition politique, chez Aristide par la soif de l'or, tandis que Pascal, le médecin, représente le désintéressement de l'homme de science. Dans le deuxième chapitre de La Curée, Aristide ronge son frein en silence, mais un jour Pierre le convoque pour lui offrir une nomination. Le dialogue inséré dans la narration éclaire le lecteur sur la nature des rapports entre les deux frères et sur leur décision de changer de patronyme, mais il a surtout pour fonction d'éclairer les caractères. [I. Les relations entre les deux frères] [1. Le protecteur] D'emblée, le dialogue instaure des relations de protecteur à protégé. Pierre, le protecteur, exerce son ascendant sur son cadet par ses cadeaux et ses conseils avisés, mais lui fait savoir clairement qu'il exige de lui une bonne conduite et l'obéissance. Avec habileté, il commence par donner à Aristide la nomination qu'il vient d'obtenir pour lui, faisant de son frère un obligé et l'incitant ainsi à la reconnaissance. Non seulement il attend l'expression de cette reconnaissance (« tu me remercieras un jour »), même s'il la repousse à plus tard, mais il insiste sur l'excellence du choix, puisqu'il a pris soin de le faire lui-même, ce qui justifie doublement la gratitude d'Aristide. Ce sont deux moyens de bien faire comprendre à Aristide qu'il a eu tort d'être déçu par la modestie de sa place de commissaire voyer adjoint à l'Hôtel de Ville. Dans un deuxième temps, il prodigue des conseils à Aristide, afin qu'il exploite au mieux les avantages liés à sa nouvelle fonction. Les futurs (« Tu n'auras qu'à... », « tu comprendras et tu agiras ») expriment des ordres dont il veut atténuer le caractère impératif, 'habitude de commander reprend vite le dessus et les impératifs font leur apparition : « retiens bien », « gagne beaucoup d'argent ». Mais les conseils sont suivis d'une menace de mort : « seulement pas de bêtise, pas de scandale trop bruyant, ou je te supprime ». L'ellipse du verbe, la répétition de la négation, la gradation de « bêtise » à « scandale » et la restriction « pas trop bruyant » vont tous dans le même sens : signifier clairement à Aristide qu'il doit marcher droit et renforcer la brutalité des derniers mots. [2. Le protégé] Pendant que Pierre parle, Aristide l'écoute attentivement, sans l'interrompre, parce qu'il éprouve du respect pour son aîné, qui a réussi, qui est proche du pouvoir et qui peut le faire bénéficier de ses relations. Il subit son ascendant sans amertume, car il sait qu'il peut attendre beaucoup de lui. Il se montre d'ailleurs de bonne composition : quand Eugène propose le changement de patronyme, il en accepte l'idée sans hésitation : « Comme tu voudras ». En réalité, il entre dans cette placidité une part de dissimulation : ayant eu la maladresse de manifester sa déception au début de la scène, il s'était fait vertement reprendre par Eugène. Il a donc appris les vertus du silence. Les rapports de protecteur à protégé sont des rapports de supérieur à inférieur. Aristide sait qu'il doit accepter momentanément cette position subalterne et montrer de la patience s'il veut réaliser ses ambitions. Il sait se taire quand il le faut, mais dès qu'on le sollicite, il ne se fait pas prier pour énoncer ses idées. Dans la suite de la conversation, il regagnera du terrain sur son frère. [II. La décision de changer de patronyme] La proposition de changer de patronyme est pour Eugène un moyen de tester la docilité de son frère. [1. Les raisons du changement] Les raisons avancées pour justifier ce changement sont vagues : « Nous nous gênerions moins ». Cela n'est évidemment qu'un prétexte. Il faut entendre : « Je ne veux pas que tu me gênes. » En réalité, Eugène veut éviter qu'on puisse faire des rapprochements entre le nom de son frère et le sien, le jour où Aristide se sera mis dans un mauvais pas. Le changement de nom est donc une mesure préventive. Quant à l'affirmation : « Je compte changer de nom », elle est mensongère, il n'annonce cette intention que pour prendre les devants et inciter Aristide à modeler sa conduite sur la sienne... Eugène ne reniera jamais le nom de Rougon ; même quand il deviendra ministre, il se fera appeler Son Excellence Eugène Rougon. Par complaisance pour son frère, Aristide n'émet aucune objection de principe. 2. Les trois étapes du processus Eugène suggère d'abord une solution banale : Aristide prendrait le nom de sa femme Angèle, née Sicardot. Mais Aristide refusé en justifiant ce refus par deux arguments : « c'est ganache et ça sent la faillite ». Pour le premier, il n'est pas exclu que Zola se souvienne ici de la scène fameuse où la duchesse de Langeais, racontant l'histoire du père Goriot chassé par ses filles, feint de ne pouvoir retenir un nom aussi commun et l'appelle successivement Moriot, Loriot, Doriot... Dans La Comédie humaine les patronymes terminés par le suffixe -ot désignent rarement de brillantes intelligences. Le deuxième argument paraît beaucoup plus arbitraire : rien ne permet d'affirmer que Sicardot « sent la faillite ». En réalité, Aristide ne « sent » pas ce nom parce qu'aucune des syllabes dont il se compose n'évoque à son oreille le son des pièces d'or. Il montre cependant sa bonne volonté à l'égard d'Eugène en essayant d'accoler ce nouveau nom à son prénom. Cette fois-ci ce sont les consonances qui le gênent, car il est sensible à « la musique des »

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