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Pourquoi préférons-nous à tout autre récit celui d'un amour impossible?

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Toute la pièce de Sophocle, oedipe-Roi, est un lent cheminement vers le désespoir absolu et la nuit noire de la vérité, de la seule vérité qui se révèle à l'homme au terme de sa quête : son impuissance à maîtriser son propre destin. Et c'est, d'une certaine façon, cette vérité terrible et fascinante que ne cesse de nous redire toute histoire d'amour. Car, si la passion est une de nos aspirations les plus fortes, un de nos plus chers et noirs désirs, elle n'en reste pas moins un sentiment asocial, un inacceptable danger pour l'ordre établi. Tristan devenu félon au roi Marc et Yseult adultère ne peuvent survivre sous peine de voir s'effondrer la société à laquelle ils appartiennent. Mais les héros des amours impossibles ne sont pas seulement écrasés par leur société, on les voit aussi ployer souvent sous leur propre incapacité à aimer et à être aimés. Une grande partie de l'oeuvre de Flaubert repose sur ce thème, celui de la médiocrité humaine rêvant d'un amour au-dessus de ses moyens. Ainsi, dans Madame Bovary, est-ce moins l'étroitesse morale de la province ou le manque d'ambition amoureuse de Charles, de Rodolphe ou de Léon qui vont précipiter le drame, que la médiocrité d'Emma. Une médiocrité tout bêtement humaine qu'une rare sensualité et un tempérament exceptionnel ne parviendront jamais à éluder tout à fait. On est là dans une situation extrême où l'impossibilité de la passion amoureuse confine au sublime ou à l'absurde, comme on voudra, et semble confirmer tragiquement cette définition que donne Jacques Lacan de l'amour : « Aimer, c'est vouloir donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas. » Et s'il n'y avait que des amours impossibles ?

« Introduction On avait cru la passion amoureuse passée de mode, submergée dans les années soixante-dix par la vague de l'« amour libre », laminée au début des années quatre-vingts par l'idéologie libérale et le retour à des valeurs essentiellement économiques, reléguée, en somme, aux rayons poussiéreux des bibliothèques et des cinémathèques, et pour ainsi dire tombée d'elle-même en poussière. Mais le succès en 1984 de L'Amant de Marguerite Duras (Prix Goncourt, plus d'un million d'exemplaires vendus en quelques mois dans le monde entier), celui, l'année suivante, du roman de Philippe Djian, 37°2 le Matin, et bientôt du film qu'en devait tirer Beneix, puis, dernièrement, les dix césars du Cyrano de Bergerac, adapté par Rappeneau de l'oeuvre d'Edmond Rostand, montrent un éclatant regain du goût du public pour la passion malheureuse. Or, il y a dans ce goût, que rien jamais ne semble rassasier tout à fait, un mystère qui intrigue les spécialistes de la littérature et de la culture occidentale eux-mêmes, et que Denis de Rougemont, (L'Amour et l'Occident, 1938, Les Mythes de l'amour, 1967), formulait ainsi: « Pourquoi préférons-nous à tout autre récit celui d'un amour impossible ? » Nous tenterons de répondre à cette question en montrant comment la représentation artistique de l'amour impossible sert à la fois de miroir à ce que nous rêvons de devenir : des héros capables d'aimer et de sacrifier tout à l'amour, et à ce que nous redoutons d'être : des humains enfermés dans un réseau social où l'on ne peut, où l'on ne doit pas peut-être, tout sacrifier à la passion. Première partie : l'amour impossible, un idéal surhumain «Les amants se couchent pour mourir», écrivait Boris Cyrulnik dans Sous le signe du lien, 1989.

L'éthologue entendait par là que la passion amoureuse est par nature destinée à s'éteindre dès lors qu'elle a permis au couple de se former et mis en place les conditions de la procréation, c'est-à-dire de la survie de l'espèce.

Or, c'est précisément à cette fatalité biologique que tous nos mythes s'opposent : ce qui nous fascine dans l'amour impossible, c'est, d'abord, que c'est un amour sans fin, un amour stérile, où l'individu l'emporte sur l'espèce, et que la mort éternise. L'histoire d'Orphée et d'Eurydice est à ce titre exemplaire.

Les dieux infernaux permettent à Orphée de ramener sur terre sa jeune épouse, morte le jour même de leurs noces, à condition, on s'en souvient, qu'il ne la regarde pas avant qu'ils soient sortis des Enfers.

Mais l'impossibilité de leur amour transcende jusqu'à la licence divine, la passion surhumaine d'Orphée lui fait commettre l'irréparable et il perdra son Eurydice à jamais.

Il en deviendra un héros surhumain, c'est-à-dire inhumain.

Les Thraciennes dont il refusera les consolations le mettront en pièces, déçues mais surtout fascinées par cet homme que sa fidélité idéale a fait échapper à sa condition humaine et finalement libéré de son désespoir. « La mesure de l'amour, c'est aimer sans mesure », écrivait saint Augustin, donnant ainsi une définition d'un sentiment que chacun rêve d'éprouver un jour.

Or, c'est toujours le destin des héros tragiques que d'aimer jusqu'à la démesure.

L'amour impossible nous fait échapper à notre condition de mortels, et tout d'abord à ce qui la symbolise le mieux : le temps.

Il transfuse dans la vie l'éternité de la mort en changeant la perception du temps humain (« Il me faudra de tes nouvelles à chaque heure du jour, car il y a tant de jours dans une minute ! », William Shakespeare, Roméo et Juliette, V3). « Pour jamais ! Ah ! Seigneur, songez-vous en [vous-même Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ? Dans un mois, dans un an, comment souffrirons[nous, Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ? Que le jour recommence et que le jour finisse...

» Ces vers célèbres de Bérénice à Titus dans la Bérénice de Racine, s'ils sont bien l'expression du plus cruel dépit, ne nous empêchent pour autant pas de nous identifier à l'héroïne dévorée d'un amour impossible, comme si nous étions prêts à payer d'un éternel malheur l'intensité inouïe du sentiment qu'elle éprouve. Ce qui nous fait préférer à tout autre récit celui d'un amour impossible, c'est bien un désir d'ivresse, d'une ivresse qui, abolissant le réel, nous conduirait vers une liberté dont nous avons le sentiment qu'elle nous est refusée par notre condition humaine, certes, mais aussi par la société que nous avons édifiée.

La fuite dans la mort, c'est-à-dire dans l'amour, de Roméo et de Juliette n'a pas d'autre sens : que les Capulets et les Montaigus, l'autorité paternelle et l'honneur continuent de régir et de diviser le monde temporel ! Il n'y a qu'un lieu où l'amour soit possible, et c'est l'éternité ! Deuxième partie: l'amour impossible, une fascinante image du désespoir humain Il n'y a de société qui ne connaisse la notion d'inceste, autrement dit la division de ses membres en groupes entre lesquels l'amour est possible ou pas.

Il n'y a pas non plus de culture dont la mythologie ne raconte des transgressions à cet ordre établi. Or, c'est là un point essentiel : la transgression est source d'aventures, de péripéties, de toutes sortes d'événements dont, par définition, aucune histoire ne saurait se passer et qui sont la matière même de tout récit.

Plus que la qualité humaine et la grandeur d'âme de ceux qui ont à franchir ces embûches et plus que la réussite de ce franchissement, c'est du face à face entre l'homme et. »

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