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PORTRAIT DU DUC DE BOURGOGNE de SAINT-SIMON

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Il était plutôt petit que grand, le visage long et brun, le haut parfait avec les plus beaux yeux du monde, un regard vif, touchant, frappant, admirable, assez ordinairement doux, toujours perçant, et une physionomie agréable, haute, fine, spirituelle jusqu'à inspirer de l'esprit. Le bas du visage assez pointu, et le nez long, élevé, mais point beau, n'allait pas si bien; des cheveux châtains si crépus et en telle quantité qu'ils bouffaient à l'excès; les lèvres et la bouche agréables quand il ne parlait point; mais quoique ses dents ne fussent pas vilaines, le râtelier supérieur s'avançait trop et emboîtait presque celui de dessous, ce qui, en parlant et en riant, faisait un effet désagréable. Il avait les plus belles jambes et les plus beaux pieds qu'après le roi j'aie jamais vus à personne, mais trop longues, aussi bien que ses cuisses, pour la proportion de son corps. Il sortit droit d'entre les mains des femmes. On s'aperçut de bonne heure que sa taille commençait à tourner. On employa aussitôt et longtemps le collier et la croix de fer, qu'il portait tant qu'il était dans son appartement, même devant le monde; et on n'oublia aucun des jeux et des exercices propres à le redresser. La nature demeura la plus forte. Il devint bossu, mais si particulièrement d'une épaule qu'il en fut boiteux, non qu'il n'eût les cuisses et les jambes parfaitement égales, mais parce que, à mesure que cette épaule grossit, il n'y eut plus, des deux hanches jusqu'aux pieds, la même distance, et, au lieu d'être à plomb, il pencha d'un côté. SAINT-SIMON, Mémoires. Situation du passage. Le duc de Bourgogne, dont Saint-Simon nous présente ici le portrait, n'est autre que l'élève de Fénelon. Petit-fils du roi, fils du Grand Dauphin, père de celui qui devint plus tard Louis XV, il devait succéder à Louis XIV. Saint-Simon, qui aimait et admirait le jeune prince, fut parmi ses partisans les plus convaincus; il l'avait intéressé à ses projets de réformes sociales et comptait accéder au pouvoir en même temps que lui. Cet espoir fut déçu par la mort mystérieuse et prématurée du duc de Bourgogne, en 1712.

« PORTRAIT DU DUC DE BOURGOGNE Il était plutôt petit que grand, le visage long et brun, le haut parfait avec les plus beaux yeux du monde, un regard vif, touchant, frappant, admirable, assez ordinairement doux, toujours perçant, et une physionomie agréable, haute, fine, spirituelle jusqu'à inspirer de l'esprit.

Le bas du visage assez pointu, et le nez long, élevé, mais point beau, n'allait pas si bien; des cheveux châtains si crépus et en telle quantité qu'ils bouffaient à l'excès; les lèvres et la bouche agréables quand il ne parlait point; mais quoique ses dents ne fussent pas vilaines, le râtelier supérieur s'avançait trop et emboîtait presque celui de dessous, ce qui, en parlant et en riant, faisait un effet désagréable.

Il avait les plus belles jambes et les plus beaux pieds qu'après le roi j'aie jamais vus à personne, mais trop longues, aussi bien que ses cuisses, pour la proportion de son corps.

Il sortit droit d'entre les mains des femmes.

On s'aperçut de bonne heure que sa taille commençait à tourner.

On employa aussitôt et longtemps le collier et la croix de fer, qu'il portait tant qu'il était dans son appartement, même devant le monde; et on n'oublia aucun des jeux et des exercices propres à le redresser.

La nature demeura la plus forte.

Il devint bossu, mais si particulièrement d'une épaule qu'il en fut boiteux, non qu'il n'eût les cuisses et les jambes parfaitement égales, mais parce que, à mesure que cette épaule grossit, il n'y eut plus, des deux hanches jusqu'aux pieds, la même distance, et, au lieu d'être à plomb, il pencha d'un côté.

SAINT-SIMON, Mémoires. Situation du passage. Le duc de Bourgogne, dont Saint-Simon nous présente ici le portrait, n'est autre que l'élève de Fénelon.

Petit-fils du roi, fils du Grand Dauphin, père de celui qui devint plus tard Louis XV, il devait succéder à Louis XIV.

Saint-Simon, qui aimait et admirait le jeune prince, fut parmi ses partisans les plus convaincus; il l'avait intéressé à ses projets de réformes sociales et comptait accéder au pouvoir en même temps que lui.

Cet espoir fut déçu par la mort mystérieuse et prématurée du duc de Bourgogne, en 1712. Le portrait. Le portrait « en pied » du duc de Bourgogne commence par la description de son visage.

A peine un trait de crayon à la hâte, pour esquisser approximativement la silhouette de son modèle : il était plutôt petit que grand.

Puis le peintre entreprend l'étude approfondie de la physionomie : telle est la méthode habituelle de Saint-Simon, toujours avide de pénétrer, sous les traits d'un être humain, tout ce qui porte la marque de son tempérament et de ses pensées intimes.

Le visage du duc présente une étrange dissymétrie : le haut est parfait avec les plus beaux yeux du monde, un regard vif touchant, frappant, admirable, assez ordinairement doux, toujours perçant. Saint-Simon accumule ainsi, sans liaison aucune, les épithètes, qui, en se superposant et en se corrigeant les unes par les autres, finissent par donner la note exacte et comme la sensation même de la réalité.

De même, sa physionomie était agréable, haute, fine, spirituelle jusqu'à inspirer de l'esprit.

Saint-Simon, qui considérait le duc de Bourgogne comme un esprit brillant, se plaît ici à déceler dans les traits de son visage des témoignages de son intelligence. Malheureusement, le bas du visage assez pointu, et le nez long, élevé, mais point beau, n'allait pas si bien.

Cette phrase, à dessein terminée par une expression dont la familiarité fixe l'attention, et les notations suivantes sur les cheveux, les lèvres, la bouche et les dents, qui s'entassent avec un certain désordre (pourquoi insérer une description des cheveux dans les lignes consacrées au bas du visage ?) nous laissent deviner, sous le masque de tous les jours, l'âme complexe et insaisissable du duc de Bourgogne.

D'esprit élevé, mais dur et ombrageux, il cédait en son jeune âge à des emportements furieux, que Fénelon seul sut dompter, grâce à sa souple ténacité.

Cette dualité éclate dans le portrait tracé par Saint-Simon : le haut du visage, si harmonieux, c'est l'élément noble; le bas, ce nez long, ces dents qui avancent, ce sont les instincts mauvais, le goût de la raillerie, la fougue colérique.

L'allure du passage, malgré l'accumulation des adjectifs, est rapide et saccadée : c'est presque le ton d'un signalement de police.

Au reste, avec quel réalisme, dépourvu de toute complaisance, Saint-Simon représente celui qui fut « son duc »! Le râtelier supérieur s'avançait trop et emboîtait presque celui de dessous.

Le style de l'écrivain a souvent de ces éclairs : un mot comme emboîtait est bien choisi, et tellement riche dans sa précision, que l'image aussitôt en jaillit, puissante, originale, toujours vraie.

Ainsi, cette mâchoire qui avance se rabat sur la mâchoire inférieure comme le couvercle d'une boîte. Après avoir minutieusement décrit le visage, Saint-Simon passe sans transition au bas du corps.

Là encore, les contrastes sont mis en relief : il avait les plus belles jambes et les plus beaux pieds qu'après le roi j'aie jamais vus à personne; mais la critique succède immédiatement à l'éloge, car l'affection que Saint-Simon portait au duc n'émousse en rien sa cruelle perspicacité : ses jambes étaient trop longues, aussi bien que ses cuisses, pour la proportion de son corps.

A point nommé surgit le terme évocateur, qui se grave dans l'esprit : on s'aperçut de bonne heure que sa taille commençait à tourner.

Une extrême minutie préside, dès lors, à la description de sa disgrâce physique; rien n'est omis, ni le collier et la croix de fer, qu'on faisait porter à l'enfant, ni les jeux et les exercices, qu'on lui imposait pour essayer de redresser sa taille.

Une courte phrase, qui contraste avec les longues périodes voisines, exprime, dans sa banale sécheresse, le caractère tragique de l'évolution qui fit du jeune duc un infirme : la nature fut la plus forte.

Le duc est bossu; le duc est boiteux.

Et l'examen approfondi de cette double infirmité est aussi impitoyable qu'une dissection; non qu'il n'eût les cuisses et les jambes parfaitement égales...

et, au lieu d'être à plomb, il pencha d'un côté.

Cette sûreté de main, cette cruauté aussi, font penser aux peintures de Goya; il est des moments où Saint-Simon effraie à force d'exactitude et de réalisme; rien d'humain chez lui; son regard enregistre tout implacablement, comme ferait une machine. Conclusion. Ce passage est caractéristique de la manière de Saint-Simon.

Le peintre procède par petites touches, accumule les traits, compose peu à peu un portrait auquel rien ne manque : peut-être même cette multitude de détails nuit-elle au relief de l'ensemble.

La passion, cependant, anime ces notations si minutieuses : l'écrivain possède un style si riche dans sa correction parfois douteuse, si fertile en revirements subits, en raccourcis fulgurants, en images originales, qu'on ne songe guère à lui reprocher d'avoir développé son portrait avec une complaisance quelque peu excessive.. »

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