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Philippe DESPORTES (1546-1606) (Recueil : Bergeries) - Ô bien heureux qui peut passer sa vie

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Philippe DESPORTES (1546-1606) (Recueil : Bergeries) - Ô bien heureux qui peut passer sa vie Ô bien heureux qui peut passer sa vie Entre les siens franc de haine et d'envie, Parmi les champs, les forêts et les bois, Loin du tumulte et du bruit populaire, Et qui ne vend sa liberté pour plaire Aux passions des princes et des rois ! Il n'a souci d'une chose incertaine; Il ne se plaît d'une espérance vaine ; Nulle faveur ne le va décevant, De cent fureurs il n'a l'âme embrasée Et ne maudit sa jeunesse abusée Quand il ne trouve à la fin que du vent. Il ne frémit quand la mer courroucée Entre ses flots contrairement poussée Des vents émus soufflant, horriblement, Et quand la nuit à son aise il sommeille Une trompette en sursaut ne l'éveille Pour l'envoyer du lit au monument. L'ambition son courage n'attise ; D'un fard trompeur son âme ne déguise ; Il ne se plaît à violer sa foi ; Des grands seigneurs l'oreille il n'importune ; Mais, en vivant content de sa fortune, Il est sa cour, sa faveur et son roi. Je vous rends grâce, ô déités sacrées Des monts, des eaux, des forêts et des prées, Qui me privez de pensers soucieux, Et qui rendez ma volonté contente, Chassant bien loin ma misérable attente Et les désirs des coeurs ambitieux. Dedans mes champs ma pensée est enclose; Si mon corps dort, mon esprit se repose, Un soin cruel ne le va dévorant. Au plus matin la fraîcheur me soulage ; S'il fait trop chaud je me mets à l'ombrage, Et s'il fait froid je m'échauffe en courant. Si je ne loge en ces maisons dorées, Au front superbe, aux voûtes peinturées D'azur, d'émail et de mille couleurs, Mon oeil se plat des trésors de la plaine Riche d'oeillets, de lis, de marjolaine Et du beau teint des printanières fleurs. Dans les palais enflés de vaine pompe, L'ambition, la faveur qui nous trompe, Et les soucis logent communément; Dedans nos champs se retirent les fées, Reines des bois à tresses décoiffées, Les jeux, l'amour et le contentement. Ainsi vivant, rien n'est qui ne m'agrée : J'ois des oiseaux la musique sacrée, Quand au matin ils bénissent les cieux, Et le doux son des bruyantes fontaines Qui vont coulant de ces roches hautaines Pour arroser nos prés délicieux. Que de plaisir de voir deux colombelles, Bec contre bec, en trémoussant des ailes, Mille baisers se donner tour à tour, Puis, tout ravi de leur grâce naïve, Dormir au frais d'une source d'eau vive, Dont le doux bruit semble parler d'amour ! Que de plaisir de voir sous la nuit brune, Quand le soleil a fait place à la lune, Au fond des bois les nymphes s'assembler, Montrer au vent leur gorge découverte, Danser, sauter, se donner cotte-verte, Et sous leurs pas tout l'herbage trembler ! Le bal fini je dresse en haut la vue, Pour voir le teint de la lune cornue, Claire, argentee, et me mets à penser Au sort heureux du pasteur de Latmie; Lors je souhaite une aussi belle amie, Mais je voudrais en veillant l'embrasser. Ainsi la nuit je contente mon âme, Puis quand Phébus de ses rais nous enflamme J'essaye encor mille autres jeux nouveaux ; Diversement mes plaisirs j'entrelace, Ores je pêche, or' je vais à la chasse, Et or' je dresse embuscade aux oiseaux. Je fais l'amour mais c'est de telle sorte Que seulement du plaisir j'en rapporte, N'engageant point ma chère liberté ; Et quelques lacs que ce dieu puisse faire Pour m'attraper, quand je m'en veux distraire, J'ai le pouvoir comme la liberté. Douces brebis, mes fidèles compagnes, Haies, buissons, forêts, prés et montagnes, Soyez témoins de mon contentement ! Et vous, ô dieux, faites, je vous supplie, Que cependant que durera ma vie Je ne connaisse un autre changement.

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