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On ne doit écrire, on ne doit parler que pour l'instruction. Discutez ce point de vue de La Bruyère ?

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  Ce point de vue, et en particulier le mot "instruction" évoquent déjà un idéal qui est celui du XVIIIe siècle : celui d'éduquer, d'instruire par les textes. L'idéal des Lumières a été défini par Kant dans Qu'est-ce que les Lumières? : l'homme des Lumières doit pouvoir penser par soi-même, se forger sa propre opinion des choses pour être majeur intellectuel; et ce, entre autres, en s'instruisant dans les livres. L'Encyclopédie de Diderot témoigne de cette volonté d'instruire. De ce point de vue, les Caractères se livrent à une étude pleine d'ironie et de lucidité de la nature humaine.     II. Un point de vue surprenant : l'art n'est-il pas plutôt le but de la littérature?   Limiter la littérature au devoir d'instruire semble être toutefois une position assez radicale, et limitée à la vision d'une époque : au XVIe siècle, les sonnets de Louise Labé ("Je vis je meurs; je me brûle et me noie"...) semblent privilégier la volonté d'exprimer la souffrance amoureuse et de créer une complicité avec un lecteur qui connaît déjà ces tourments, plutôt que d'informer le lecteur sur les symptômes de l'amour. Au XIXe, le mouvement des symbolistes et des parnassiens prend le contre-pied de cette vision "utilitariste" de la littérature pour affirmer sa gratuité, par exemple avec la formule : "l'art pour l'art".

« Au XVIIe siècle, la manière de s'exprimer, à la cour de Louis XIV par exemple, prend une importance démesurée dans le jeu social : témoin le mouvement des Précieuses, dont s'est moqué Molière.

Parallèlement, l'écriture, via les Fables ou les Caractères, illustre un impératif qui lie l'art au savoir : "docere, placere, movere".

La Bruyère est en accord avec son temps lorsqu'il définit à l'expression parlée et écrite une vocation définie, qui est l'éducation : cette vocation prend la valeur d'un devoir ("on doit...").

Dans cette citation, "parler" et "écrire" semblent synonymes : l'écriture doit être le reflet de l'expression, l'expression doit être aussi parfaite et soignée que l'est l'écriture. Le mot d"instruction" est cependant surprenant : s'il signifie : "délivrance d'un savoir précis", "information", il limite beaucoup la littérature, et dans ce cas cette déclaration de la Bruyère réduit beaucoup la vocation de la grande majorité des textes poétiques ou littéraires. Dans quel sens peut-on comprendre cette vocation assignée à la littérature? I.

Un Idéal des Lumières : "savoir" grâce à la littérature Dans ce texte, qui date de la deuxième moitié du XVIIe siècle (1688) La Bruyère se montre pleinement en accord avec son temps : l'un des impératifs de la littérature est le triptyque : docere, placere, movere : instruire, plaire, émouvoir.

L'enjeu est d'allier dans l'écriture un enseignement essentiel à une forme soignée ("plaire") qui en même temps touche le lecteur ("émouvoir").

Les Fables de la Fontaine sont caractéristiques de cette vision de la littérature : elles sont poétiquement très travaillées (écrites en rimes riches) avec des jeux de rythmes qui empêchent le lecteur de s'ennnuyer; et elles délivrent toutes un enseignement, en mettant en garde contre les dangers de la société : côtoyer plus important que soi (Le pot de terre et le pot de fer), ne pas se satisfaire de ce qu'on obtient (Le Héron)... A cette époque où un mot d'esprit peut attirer la faveur du roi, soigner la qualité de son expression est essentiel : "parler" pour instruire peut signifier : montrer par l'exemple qu'on doit s'exprimer de manière spirituelle, nuancée. Ce point de vue, et en particulier le mot "instruction" évoquent déjà un idéal qui est celui du XVIIIe siècle : celui d'éduquer, d'instruire par les textes.

L'idéal des Lumières a été défini par Kant dans Qu'est-ce que les Lumières? : l'homme des Lumières doit pouvoir penser par soi-même, se forger sa propre opinion des choses pour être majeur intellectuel; et ce, entre autres, en s'instruisant dans les livres.

L'Encyclopédie de Diderot témoigne de cette volonté d'instruire.

De ce point de vue, les Caractères se livrent à une étude pleine d'ironie et de lucidité de la nature humaine. II.

Un point de vue surprenant : l'art n'est-il pas plutôt le but de la littérature? Limiter la littérature au devoir d'instruire semble être toutefois une position assez radicale, et limitée à la vision d'une époque : au XVIe siècle, les sonnets de Louise Labé ("Je vis je meurs; je me brûle et me noie"...) semblent privilégier la volonté d'exprimer la souffrance amoureuse et de créer une complicité avec un lecteur qui connaît déjà ces tourments, plutôt que d'informer le lecteur sur les symptômes de l'amour.

Au XIXe, le mouvement des symbolistes et des parnassiens prend le contre-pied de cette vision "utilitariste" de la littérature pour affirmer sa gratuité, par exemple avec la formule : "l'art pour l'art".

Dans Emaux et camées, Théophile Gautier, poète parnassien, écrit un poème à la gloire du blanc, qui se revendique comme pure poésie gratuite. L'importance accordée à l'instruction attire la satire des écrivains contemporains eux-mêmes, en premier lieu Molière, qui se moque dans Les précieuses ridicules et dans Les femmes savantes de cette prétention à la culture, à l'éducation : les femmes de ces deux pièces s'expriment de manière incompréhensible ou pédante, et au lieu d'instruire et de s'instruire, semblent au contraire encourager la "désinstruction" : les Femmes savantes admirent un faux savant qui les éloignent du vrai bon goût. Les textes même de la Bruyère amènent à nuancer son propos : s'il ne s'agissait que d'instruire, il pourrait se contenter des aphorismes de De la cour et Des grands : les Caractères y ajoutent une forme narrative, la création de personnages, et témoignent de la part de jeu, d'amusement, d'art qui sont primordiaux dans l'écriture. III.

La littérature donne une éducation esthétique Il faut nuancer la signification du terme d'"instruction" : la littérature ne semble pas avoir comme vocation première d'instruire, de délivrer des connaissances.

Mais elle éduque le goût en proposant des esthétiques variées.

Corneille, dans ses Discours sur le poème dramatique, signale que la tragédie doit avoir une valeur morale, par exemple en réservant un sort affreux aux personnages négatifs : Cléopâtre dans Rodogune meurt empoisonnée.

Mais cette déclaration paraît ambiguë : l'apparition fracassante de Cléopâtre, préparée pour le IIe acte, impressionne le spectateur malgré lui, et provoque son adhésion.

La tragédie propose une esthétique ambiguë, qui montre des passions déréglées, s'exprimant dans un langage extrêmement codifié. Bien loin de délivrer une instruction, la littérature apparaît donc plutôt comme subversive : lors du procès fait à Flaubert, on lui reproche de décrire l'adultère sous un jour séduisant, parce qu'il est dit dans Madame Bovary que l'adultère embellit Emma.

La vocation première de ce livre ne semble pas être de délivrer un savoir, un avis sur l'adultère; en revanche il recrée par l'art l'impression de l'ennui, et traduit esthétiquement ce ressenti.

Gérard Genette restitue dans un article de Palimpsestes une analyse du style de Flaubert par Proust : celui-ci décèle l'emploi fréquent chez Flaubert des adverbes, et de la conjonction "et", qui alourdissent la phrase et transmettent dans Madame Bovary la lenteur, la lourdeur de la vie de province. Cette affirmation catégorique est à comprendre au sens large : il ne s'agit pas seulement d'instruire son lecteur sur l'hypocrisie de la cour et des courtisans, comme le font La Bruyère et La Fontaine; ou de délivrer une leçon de morale sur ce qui arrive aux femmes adultères ou à ceux qui ne savent pas maîtriser leurs passions (Flaubert, Racine).

Cette citation rappelle plutôt l'exigence d'une valeur esthétique : _ce qui est dit, écrit, lu doit être finement exprimé et transmettre le bon goût _la littérature d'une manière générale propose des modes d'expression variés et éduque le goût du lecteur. Mais dans ce cas il faut nuancer la proposition de la Bruyère : on n'écrit pas pour instruire, mais l'écriture a pour résultat de former le goût de celui qui écrit et de celui qui lit.. »

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