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MONTAIGNE - Essais - Livre III, 2.

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Le peuple reconvoye celuy-là, d'un acte public, avec estonnement, jusqu'à sa porte : il laisse avec sa robbe ce rolle : il en retombe d'autant plus bas, qu'il s'estoit plus haut monté. Au dedans chez luy, tout est tumultuaire et vil. Quand le reglement s'y trouveroit, il faut un jugement vif et bien trié, pour l'appercevoir en ces actions basses et privees. Joint que l'ordre est une vertu morne et sombre : Gaigner une bresche, conduire une Ambassade, regir un peuple, ce sont actions esclatantes : tancer, rire, vendre, payer, aymer, hayr, et converser avec les siens, et avec soy-mesme, doucement et justement : ne relascher point, ne se desmentir point, c'est chose plus rare, plus difficile, et moins remerquable. Les vies retirees soustiennent par là, quoy qu'on die, des devoirs autant ou plus aspres et tendus, que ne font les autres vies. Et les privez, dit Aristote, servent la vertu plus difficilement et hautement, que ne font ceux qui sont en magistrat. Nous nous preparons aux occasions eminentes, plus par gloire que par conscience. La plus courte façon d'arriver à la gloire, ce seroit faire pour la conscience ce que nous faisons pour la gloire. Et la vertu d'Alexandre me semble representer assez moins de vigueur en son theatre, que ne fait celle de Socrates, en cette exercitation basse et obscure. Je conçois aisément Socrates, en la place d'Alexandre ; Alexandre en celle de Socrates, je ne puis : Qui demandera à celuy-là, ce qu'il sçait faire, il respondra, Subjuguer le monde : qui le demandera à cettuy-cy, il dira, Mener l'humaine vie conformément à sa naturelle condition : science bien plus generale, plus poisante, et plus legitime. Le prix de l'ame ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément. Sa grandeur ne s'exerce pas en la grandeur : c'est en la mediocrité. Ainsi que ceux qui nous jugent et touchent au dedans, ne font pas grand'recette de la lueur de noz actions publiques : et voyent que ce ne sont que filets et pointes d'eau fine rejallies d'un fond au demeurant limonneux et poisant. En pareil cas, ceux qui nous jugent par cette brave apparence du dehors, concluent de mesmes de nostre constitution interne : et ne peuvent accoupler des facultez populaires et pareilles aux leurs, à ces autres facultez, qui les estonnent, si loin de leur visee. Ainsi donnons nous aux demons des formes sauvages. Et qui non à Tamburlan, des sourcils eslevez, des nazeaux ouverts, un visage afreux, et une taille desmesuree, comme est la taille de l'imagination qu'il en a conceuë par le bruit de son nom ? Qui m'eust faict veoir Erasme autrefois, il eust esté mal-aisé, que je n'eusse prins pour adages et apophthegmes, tout ce qu'il eust dit à son vallet et à son hostesse. Nous imaginons bien plus sortablement un artisan sur sa garderobe ou sur sa femme, qu'un grand President, venerable par son maintien et suffisance. Il nous semble que de ces hauts thrones ils ne s'abaissent pas jusques à vivre. MONTAIGNE - Essais - Livre III, 2.

« Introduction Comme tous les grands Essais de MONTAIGNE, l'essai «Du repentir » (III, 2) contient certains développements dont le rapport avec le titre échappe.

Cependant, sous la plupart de ces digressions, le moi de l'écrivain est devenu, dans ce livre III, beaucoup plus présent.

On sait, par exemple, que MONTAIGNE n'a écrit « Du repentir » (vers 1584-1586) qu'après avoir été haut magistrat, diplomate et maire de Bordeaux.

Retiré au château de Montaigne, il nous découvre, dans une page de cet essai, ce qu'il pense de ces deux types de vie si différents. Esquisse d'un développement I.

La fausseté de l'éclat extérieur Évocation des vies « publiques ».

MONTAIGNE en donne trois exemples : la direction des guerres (gaigner une bresche, qui permettra de prendre une ville), la diplomatie ( conduire une ambassade), la politique (régir un peuple). Ces hauts personnages en imposent par leurs vêtements somptueux (la robbe), le cortège qu'on leur fait (reconvoye).

De là l'estonnement du peuple, frappé par cette élévation (cf.

l'expression : les grands), ces signes extérieurs (cette brave apparence), cet éclat ( la lueur de nos actions publiques). Exemples.

Grâce à son immense culture, MONTAIGNE peut en citer plusieurs : Alexandre, qui savait subjuguer le monde, et Tamburlan. C'est à propos de ce dernier que l'écrivain va développer l'un des thèmes mineurs de cette page : le pouvoir de l'imagination.

Quand nous redoutons des êtres que nous ne connaissons pas, nous les imaginons sous des formes fantastiques : agresseurs mystérieux, démons représentés dans les cathédrales (le xvie siècle croit fermement à leur existence et nombreux sont les procès de sorcellerie).

De façon plus générale, notre imagination se laisse impressionner par toutes les réputations et tous les spectacles (cf.

PASCAL).

Après les conquérants, MONTAIGNE cite un grand humaniste et reconnaît qu'il l'avait naïvement divinisé. Image du théâtre : Il laisse avec sa robbe ce rolle : le comédien se retrouve seul dans sa loge, devant sa glace; La vertu d'Alexandre... représente...

en son théâtre...

Socrates en la place d'Alexandre (nouvelle distribution de la pièce!).

Cette image est traditionnelle depuis les stoïciens.

Mais en voici une qui est originale. Image des eaux brillantes : « filets et pointes d'eau fine rejaillies » au-dehors. Transition : Nos actions extérieures ne sont que gouttelettes et ruisselets scintillants, mais que dire des eaux intérieures ? II.

La vérité de l'humaine condition Le coeur humain est un cloaque, un fond au demeurant limonneux et poisant.

MONTAIGNE professe ici un pessimisme quasi pascalien ( Que le coeur de l'homme est creux et plein d'ordures!).

Mais PASCAL, oppose la vie secrète, personnelle, à la vie extérieure, visible. Son prédécesseur adopte un clivage différent : au faste des hommes importants, il oppose non seulement l'état du coeur, mais les actions communes, comme la vie familiale et les métiers courants (cf.

Péguy).

C'est à cela que s'appliquent ses antithèses : dedans-dehors, grandeur-bassesse, obscurité-éclat; et aussi le bref parallèle qu'il institue entre Socrate et Alexandre.

On peut remarquer l'expression d'un changement brutal, au début du texte (le sens est souligné par les allitérations en b, en p et en t). Recherche de l' « ordre » intime.

Cette absence d'illusions ne conduit nullement MONTAIGNE au désespoir.

Ce constat de faiblesse est nécessaire pour qu'on sache quoi exiger de l'homme : on lui demandera de mener l'humaine vie conformément à sa naturelle condition : science bien plus générale, plus poisante et plus légitime que celle de la guerre ou des intrigues diplomatiques.

Il est difficile de faire bien l'homme, de vivre en harmonie avec ses proches et avec soi-même, doucement et justement.

Il est remarquable que le style de l'écrivain reflète si visiblement cet idéal de simplicité : pas de « grandes » phrases, pas d'emphase ni d'éclat! Mais une prose qui, elle aussi, va doucement et justement. Sentences.

Autour de son thème central, MONTAIGNE multiplie les sentences : Le pris de l'âme ne consiste pas à aller haut, mais ordonnéement.

La plus courte façon d'arriver à la gloire, ce seroit faire par conscience ce que nous faisons pour la gloire (cf.

LA ROCHEFOUCAULD).

Sa grandeur ne s'exerce pas en la grandeur, c'est en la médiocrité, etc.

Le moraliste fait appel à l'auteur de l'Éthique à Nicomaque, ARISTOTE.

Comme ÉRASME, il est ici l'auteur d'Adages et d'Apophtegmes. Rigueur inattendue.

Mêlées aux images et aux mots ou expressions qui font image, ces sentences assurent au texte sa densité.

Ici, le fameux sourire de MONTAIGNE laisse deviner une énergie certaine.

Ordre...

vertu...

grandeur...

vigueur de la vertu...

constance...

actions procédant de la seule conscience, exercitation...

difficulté...

devoirs âpres et tendus, etc.

: le retour de ces termes souligne le climat stoïcien du passage, écrit pourtant fort tard.

L'épicurisme n'est présent qu'en sourdine (naturalisme, simplicité). La nonchalance qu'on prête si généreusement à MONTAIGNE n'est donc pas si grande qu'on le croit.

Acquérir l'ordre, l'harmonie en soi et dans les relations avec les proches, cela n'est pas l'effet d'un coup de baguette magique, mais le résultat fragile d'une exercitation basse et obscure.

L'auteur des Essais parle en connaissance de cause. Conclusion Après avoir fait longuement l'expérience de la vie publique, MONTAIGNE n'a cessé de la considérer avec méfiance.

Il est sensible surtout à sa fausseté, à son caractère de comédie.

Il voit en elle un alibi dont s'abusent les grands pour se dispenser d'être d'abord de simples hommes, tâche autrement difficile que le siège d'une ville. L'auteur des Essais exige ici de chaque homme une rigueur qui révèle à quel point le stoïcisme exprime une part de sa personnalité.

Son attitude morale ne s'explique plus par une succession d'enthousiasmes (stoïcisme, scepticisme, épicurisme), mais elle consiste, au moins dans ce livre III, en une alliance des trois grandes philosophies antiques.

Sous un épicurisme élevé, un certain stoïcisme est demeuré vivace.. »

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