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Maurice BARRÈS, N'importe où hors du monde, 1958

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Maurice BARRÈS, N'importe où hors du monde, 1958 Nous sommes en Bourgogne, à Semur, au milieu de nos compatriotes, vers 1880. D'un crayon rapide, léger, amusé, avec une justesse charmante, l'auteur nous montre les Semurois, qui n'ont que le souci des choses matérielles, et tout plongés dans les soins de ce qui se passe. En vérité, ce sont des gens qui manquent de spiritualité. Ils ont vidé de toute âme les principes sur lesquels ils continuent de vivre. Ils ont rejeté de leurs coeurs les vénérations de leurs pères. Les ingrats ! Sans doute dans cette ingratitude il y a des échelons. Quand un franc vaurien insultant le prêtre qui passe s'écrie que le vrai Dieu, c'est la pièce de cent sous, M. le maire proteste. M. le maire a détruit dans son âme le Dieu de ses pères, mais il n'admet pas qu'on divinise publiquement la pièce de cent sous. Quant à M. le curé, il prêche, et de toute bonne foi, la vieille religion. À la bonne heure ! Mais est-il sûr que le contact de ses paroissiens n'ait pas enlevé quelque chose, non pas certes à la solidité foncière, mais à la fraîcheur, à la jeunesse confiante et conquérante de sa foi ? Voilà les moeurs du jour à Semur. Et, de ce train, il est bien clair que la civilisation s'y trouve compromise dans les sources mêmes où elle puise son autorité. On serait tenté de prendre ce tableau pour une critique du monde radical, mais une telle ironie, un tel pessimisme vont plus loin ; ils s'appliquent à l'ensemble de la société moderne, société mal ajustée qui tient pour fable des principes dont elle peut pourtant garder les conséquences. Les institutions traditionnelles, on les accepte à Semur, tout en méprisant les hautes vérités d'où ces disciplines découlent ; on les accepte parce qu'elles sont profitables aux situations établies. Ces bourgeois jouissent grossièrement de leurs avantages sociaux, sans y mêler la notion d'aucun devoir envers l'idéal. Toute leur manière de vivre nie l'ordre préétabli par les ancêtres, l'ordre quasi surnaturel où leur pharisaïsme affecte toujours de se relier. On peut dire qu'ils ont chassé les morts de la cité et de ses lois, ou du moins qu'ils les ont bannis de leurs pensées et de leurs coeurs. Bref, ils sont tels, ces grands bénéficiaires, et si indignes du passé dont ils détiennent l'héritage qu'elle vient naturellement aux lèvres, la vieille expression populaire : « C'est à faire ressusciter les morts »... Ils ressuscitent en effet. Par eux, les habitants de la petite ville sont, un beau matin, expédiés de leurs maisons, poussés hors des rues et jusque dans la campagne. Belles scènes crépusculaires !

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