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MAUPASSANT: Une vie - les sentiments de Jeanne

Extrait du document

Alors plus rien à faire, aujourd'hui, ni demain ni jamais. Elle sentait tout cela vaguement à une certaine désillusion, à un affaissement de ses rêves. Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides. Puis, après avoir regardé quelque temps le ciel où roulaient des nuages sombres, elle se décida à sortir. Étaient-ce la même campagne, la même herbe, les mêmes arbres qu'au mois de mai ? Qu'étaient donc devenues la gaieté ensoleillée des feuilles, et la poésie verte du gazon où flambaient les pissenlits, où saignaient les coquelicots, où rayonnaient les marguerites, où frétillaient, comme au bout de fils invisibles, les fantasques papillons jaunes? Et cette griserie de l'air chargé de vie, d'arômes, d'atomes fécondants n'existait plus. Les avenues détrempées par les continuelles averses d'automne s'allongeaient, couvertes d'un épais tapis de feuilles mortes, sous la maigreur grelottante des peupliers presque nus. Les branches grêles tremblaient au vent, agitaient encore quelque feuillage prêt à s'égrener dans l'espace. Et sans cesse, tout le long du jour, comme une pluie incessante et triste à faire pleurer, ces dernières feuilles, toutes jaunes maintenant, pareilles à de larges sous d'or, se détachaient, tournoyaient, voltigeaient et tombaient. Guy de Maupassant, Une Vie, 1883.

« Une vie Jeanne, l'héroïne du roman Une Vie de Maupassant, est issue de la petite noblesse du pays de Caux.

Au retour de son voyage de noces, où une certaine désillusion a commencé à poindre, elle retrouve la propriété familiale « Les Peuples », domaine de son enfance, qui va désormais devenir son propre foyer. Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux charmantes inquiétudes de l'inconnu.

Oui, c'était fini d'attendre. * Alors plus rien à faire, aujourd'hui, ni demain ni jamais.

Elle sentait tout cela vaguement à une certaine désillusion, à un affaissement de ses rêves. Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides.

Puis, après avoir regardé quelque temps le ciel où roulaient des nuages sombres, elle se décida à sortir. Étaient-ce la même campagne, la même herbe, les mêmes arbres qu'au mois de mai ? Qu'étaient donc devenues la gaieté ensoleillée des feuilles, et la poésie verte du gazon où flambaient les pissenlits, où saignaient les coquelicots, où rayonnaient les marguerites, où frétillaient, comme au bout de fils invisibles, les fantasques papillons jaunes? Et cette griserie de l'air chargé de vie, d'arômes, d'atomes fécondants n'existait plus. Les avenues détrempées par les continuelles averses d'automne s'allongeaient, couvertes d'un épais tapis de feuilles mortes, sous la maigreur grelottante des peupliers presque nus.

Les branches grêles tremblaient au vent, agitaient encore quelque feuillage prêt à s'égrener dans l'espace.

Et sans cesse, tout le long du jour, comme une pluie incessante et triste à faire pleurer, ces dernières feuilles, toutes jaunes maintenant, pareilles à de larges sous d'or, se détachaient, tournoyaient, voltigeaient et tombaient. Guy de Maupassant, Une Vie, 1883. Maupassant, grand romancier naturaliste de la fin du xix6 siècle, écrit « Une Vie » en 1883 : dans ce roman, il peint l'existence désolante de l'héroïne, Jeanne, qui va de déception en déception ; elle perd un à un tous ses rêves de jeune fille et devient la malheureuse victime de son mari, puis de son fils, avant de sombrer dans une sorte de folie.

Dans ce passage, elle rencontre sa première désillusion, lorsqu'elle revient dans sa propriété, Les Peuples, après son voyage de noces. L'évolution des sentiments de Jeanne apparaît en correspondance avec la transformation du paysage. L'héroïne passe par divers sentiments, la perte de l'espoir, Siée à un ennui profond, qui constituent une forme de mal du siècle. L'espoir disparaît en Jeanne, car elle ne peut plus rêver, et « la réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis », s'abat sur elle pour la détruire.

En effet, elle n'a plus rien à attendre, tout est clair et connu, et lorsqu'elle pense « Oui, c'était fini d'attendre », on sent qu'elle regrette le temps où l'avenir restait encore à imaginer, et où elle ressentait une « griserie ».

L'idée de fin est toujours triste, et le caractère définitif de cette fin est souligné par « fermait ».

De plus, elle ressent une déception, encore vague, mais qui fait son chemin : « une certaine désillusion, un affaissement de ses rêves » ne laissent aucun doute à ce sujet. L'espoir est parti, et c'est l'ennui qui s'installe : s'il n'y a rien à attendre pour l'avenir, rien ne paraît non plus bien intéressant pour le présent.

Sa vie passe de la douceur à la monotonie, et cette évolution inéluctable est soulignée par la répétition de « réalité » dans la « douce réalité » qui devient « la réalité quotidienne ».

Elle n'a rien à faire, aucune occupation, aucune distraction ne se présente, elle se trouve devant une vie complètement vide, qui l'est aujourd'hui, et le restera demain et toujours : c'est l'infini qui apparaît, désespérant.

Ses seules occupations sont parfaitement dérisoires et tout à fait typiques des gens qui s'ennuient : « elle se leva et vint coller son front », puis elle regarde le ciel pendant un temps indéterminé, et elle se décide enfin à sortir : il n'existe aucune obligation dans toutes ces actions, elle les accomplit seulement pour passer le temps. Comme beaucoup de héros romantiques, elle souffre d'une forme de mal du siècle : l'ennui, le désintérêt face à la vie, les rêves fous non réalisés, le désir d'absolu, et la passivité du héros représentent bien les caractéristiques de ce mal.

Comme René et tant d'autres, elle éprouve cette tristesse dans le cadre de la nature, ce qui la rapproche encore de ce mal romantique, bien plus que du spleen baudelairien, plus morbide et étouffant.

Elle s'interroge, rien n'est sûr, et le nombre des questions traduit bien son état d'esprit : « Était-ce la même campagne? », « Qu'étaient devenues...

? » reflètent sa douleur devant un monde disparu. Son état d'esprit évolue en correspondance avec la transformation du paysage, décrit de façon réaliste et cependant profondément romantique dans sa signification. Le réalisme de la description se manifeste dans la précision apportée à la peinture de deux situations opposées : autrefois et aujourd'hui.

Autrefois est décrit par de nombreux éléments concrets et précis, qui constituent une longue énumération : « le soleil, les feuilles, le vert gazon, les pissenlits, les coquelicots, les marguerites, les papillons, l'air parfumé ».

Aujourd'hui est caractérisé par deux aspects : d'abord le mauvais temps, à travers « le ciel et les nuages sombres, les avenues détrempées, les averses d'automne, une pluie incessante » ; puis les marques de l'automne, avec « la disparition des feuilles, les branches dénudées, les feuilles jaunes qui tombent sous le souffle du vent ». Mais tous ces éléments précis et réalistes ont un sens symbolique tout à fait romantique, car ils sont en parfaite correspondance avec l'état d'esprit de l'héroïne.

La description du paysage commence par un interrogatoire : Jeanne se demande s'il s'agit vraiment des mêmes lieux.

Elle ne peut pas croire qu'il s'agit de « la même campagne », de « la même herbe », des « mêmes arbres » qu'en mai : en effet, le paysage a véritablement changé à cause de la saison, entre le printemps et l'automne, mais il a aussi changé de façon symbolique ; le printemps représentait l'espoir, tandis que l'automne apporte la désillusion.

Au printemps, la nature était pleine de joie, et semblait croire en l'avenir, comme l'héroïne : la « gaieté ensoleillée des feuilles », le soleil, les « feuilles jeunes » représentent bien la gaieté de la jeune fille ; « la poésie verte du gazon » a la couleur verte symbolique de l'espoir.

L'abondance de fleurs, longuement énumérées, « les pissenlits, les coquelicots, les marguerites », apportent une note joyeuse, et les papillons, éléments en mouvement, paraissent heureux et fantasques — les verbes eux-mêmes montrent que tout vit et bouge dans cette nature, avec violence et passion : « flambaient, saignaient, rayonnaient, frétillaient ».

Toute cette vie heureuse est résumée dans le mot griserie. A l'automne, au contraire, la nature est déçue, la nature joyeuse a disparu, et elle est remplacée par une nature triste : « les nuages » sont « sombres » au sens propre et au sens figuré ; « les avenues détrempées » évoquent la tristesse et l'ennui de la pluie, et elles « s'allongent » comme l'interminable route de la vie qui s'étend devant Jeanne.

Enfin l'idée de faiblesse, et même de mort est suggérée par les « feuilles mortes », qui constituent « un épais tapis » où tout est assourdi ; la « maigreur grelottante », « les peupliers presque nus », « les branches grêles, tremblantes » et « le feuillage prêt à s'égrener » complètent cette sensation d'immense faiblesse, de fin d'une époque, de maladie, et même de mort. De plus, cette tristesse est continue : « sans cesse », « tout le long du jour », « incessante » renforcent cette idée de durée sans fin soulignée par l'imparfait ; cette monotonie est source d'une tristesse à faire pleurer.

« Les dernières feuilles » font penser à la mort, elles sont jaunes et tristes, et la comparaison avec « de larges sous d'or » paraît symbolique de l'espoir qui s'en va en s'envolant.

La succession de verbes qui montrent la chute des feuilles rappelle la Chanson d'Automne de Verlaine : « Et je m'en vais Au vent mauvais Qui m'emporte De çà, de là, Pareil à la Feuille morte. La feuille, comme l'héroïne, est prise dans une sorte de tourbillon, où elle devient semblable à « une force qui va ». Ce passage d'Une Vie paraît beau et émouvant, il rappelle la poésie de Baudelaire avec ses correspondances.

Il peint une femme malheureuse, romantique, dont tous les espoirs sont déçus, en accord avec la tristesse de la nature : elle ressemble à René, de Chateaubriand, qui veut être emporté par les orages dans « les espaces d'une autre vie », ou à Madame Bovary qui s'ennuie devant une vie trop monotone, ou encore à toutes les femmes de toutes les époques, qui regardent passer les jours sans attendre le bonheur.. »

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