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Marcel Aymé, Travelingue IV.

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Marcel Aymé, Travelingue IV. Le déjeuner fut, comme à l'ordinaire, très familial, discrètement animé. Bernard n'aurait pas osé penser que la conversation y était futile. Pierre se fit raconter la partie de tennis du matin, puis entretint sa belle-mère d'un grand match de rugby à treize qui devait se jouer le dimanche suivant dans le Sud-Ouest. Mme Lasquin répondait avec cette douceur, voilée de mélancolie, des personnes qui ont au cœur une plaie inguérissable. Pontdebois, obligé de rentrer ses occupations d'usines, écoutait, rageur, en songeant à toutes les choses brillantes et terrifiantes qu'il aurait pu dire chez des hôtes moins bornés. Il se tournait au souvenir de Lasquin avec un regret affectueux. Avec lui, la conversation eût pris une autre allure. Bernard quitta la rue Spontini vers trois heures, lorsque Micheline alla se mettre en noir pour les visites attendues dans l'après-midi. D'habitude, il partait seul pour de longues promenades hors Paris, dînait au hasard des chemins dans un café de banlieue, puis rentrait chez lui à pied, se couchant la plupart du temps sans avoir vu personne des siens, la mère au lit, les filles dehors, le père travaillant à la lampe. Dans la rue, il hésita sur l'emploi de son temps. Le ciel était menaçant et les bois devaient être mouillés de la grosse ondée de midi. En flânant, il descendit vers le centre et, après une station dans un café, décida de rentrer chez lui et de s'enfermer dans sa chambre, rue de Madrid où habitaient ses parents. Dans le vestibule, il tomba sur Germaine, l'aînée de ses sœurs, et Mariette, la plus jeune, qui accueillaient une amie avec des rires et un babil affectueux. Elles étaient jolies, élégantes, Mariette surtout, avec des visages un peu chiffonnés, très fardés et de beaux yeux vifs. En voyant Bernard l'amie s'écria : "Tiens, mon petit vieux, vous voilà quand même. Vous nous avez salement laissé tomber, tous ces temps, hein ?"

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