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Le temps déborde - Paul Eluard

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Le temps déborde - Paul Eluard En 1946, Paul Eluard perdait sa femme Nusch, après dix-sept ans de vie commune dans le bonheur : c'est ce souvenir qui a inspiré au poète ce poème. J'ai pris de toi tout le souci tout le tourment Que l'on peut prendre à travers tout à travers rien Aurais-je pu ne pas t'aimer Ô toi rien que la gentillesse Comme une pêche après une autre pêche Aussi fondantes que l'été Tout le souci tout le tourment De vivre encore et d'être absent D'écrire ce poème Au lieu du poème vivant Que je n'écrirai pas Puisque tu n'es pas là Les plus ténus dessins du feu Préparent l'incendie ultime Les moindres miettes de pain Suffisent aux mourants J'ai connu la vertu vivante J'ai connu le bien incarné Je refuse ta mort mais j'accepte la mienne Ton ombre qui s'étend sur moi Je voudrais en faire un jardin L'arc débandé nous sommes de la même nuit Et je veux continuer ton immobilité Et le discours inexistant Qui commence avec toi qui finira avec moi Avec moi volontaire obstiné révolté Amoureux comme toi des charmes de la terre. Paul Eluard, Le temps déborde.

« Le temps déborde - Paul Eluard En 1946, Paul Eluard perdait sa femme Nusch, après dix-sept ans de vie commune dans le bonheur : c'est ce souvenir qui a inspiré au poète ce poème. J'ai pris de toi tout le souci tout le tourment Que l'on peut prendre à travers tout à travers rien Aurais-je pu ne pas t'aimer Ô toi rien que la gentillesse Comme une pêche après une autre pêche Aussi fondantes que l'été Tout le souci tout le tourment De vivre encore et d'être absent D'écrire ce poème Au lieu du poème vivant Que je n'écrirai pas Puisque tu n'es pas là Les plus ténus dessins du feu Préparent l'incendie ultime Les moindres miettes de pain Suffisent aux mourants J'ai connu la vertu vivante J'ai connu le bien incarné Je refuse ta mort mais j'accepte la mienne Ton ombre qui s'étend sur moi Je voudrais en faire un jardin L'arc débandé nous sommes de la même nuit Et je veux continuer ton immobilité Et le discours inexistant Qui commence avec toi qui finira avec moi Avec moi volontaire obstiné révolté Amoureux comme toi des charmes de la terre. Paul Eluard, Le temps déborde. Paul Eluard est souvent considéré comme le plus grand poète de l'amour ; trois femmes furent aimées de lui, ici, c'est à la deuxième qu'il pense, Nusch, et elle vient de mourir.

Il est malheureux, et il exprime toute sa douleur dans ce poème du « Temps déborde », écrit en 1946, mais il retrouve en même temps une certaine douceur, grâce à la poésie qui lui permet de se rapprocher de la femme disparue. L'amour simple qu'il éprouve laisse apercevoir une grande tristesse qu'il parvient à dépasser dans la mort. La simplicité de cet amour se manifeste aussi bien dans les sentiments eux-mêmes que dans la façon dont ils sont exprimés. Les sentiments sont simples, l'amour qu'il ressent pour Nusch est naturel : « A urais-je pu ne pas t'aimer » fait apparaître le sentiment comme une évidence. Cet amour ne vient pas de circonstances extraordinaires, mais il s'est formé « à travers tout à travers rien », et c'est ce tout et ce rien qui lui ont apporté le tourment.

L'auteur est lié à cette femme par une fusion profonde, et un certain nombre de formules le montrent : « J'ai pris de toi », « nous sommes de la même nuit », « Je veux continuer ton immobilité », « Qui commence avec toi qui finira avec moi » soulignent bien ce caractère indissoluble du lien qui réunit ces deux êtres.

On peut aussi remarquer la simplicité des sentiments qu'il admire en elle : sa « gentillesse », « la vertu vivante », « le bien incarné », et le fait qu'elle aime comme lui « les charmes de la terre » ; c'est tout le contraire d'une femme sophistiquée. Ces sentiments sont exprimés avec une remarquable simplicité.

Les images sont proches de la nature : quand la femme est comparée à une « pêche après une autre pêche, aussi fondante que l'été », elle paraît champêtre, et en même temps vivante : elle ressemble à un fruit qu'on voudrait cueillir et manger.

De même, le jardin rappelle les charmes naturels de la nature simple.

Les symboles eux aussi sont particulièrement simples et proches des éléments fondamentaux de la vie : le feu et les miettes de pain sont aisés à interpréter.

Ce dépouillement se retrouve enfin dans la grammaire et dans le rythme : la syntaxe présente peu de subordonnées, les phrases sont courtes ; ainsi, à la quatrième strophe, la phrase ne dépasse pas la longueur des vers, et la seule phrase plus longue « Ton ombre qui s'étend sur moi Je voudrais en faire un jardin » est construite avec une prolepse, comme dans le langage parlé, pour le rendre plus facile à comprendre.

Le vocabulaire n'est pas plus recherché, il reste naturellement vague et élémentaire : « à travers tout à travers rien », « tout le souci tout le tourment », et la répétition « Et je veux »...

« avec moi » montrent bien que la nature du vocabulaire reflète la nature des sentiments.

Le rythme paraît tout aussi transparent dans sa fluidité harmonieuse et la brièveté de ses vers : la deuxième strophe semble particulièrement représentative à cet égard. Derrière la simplicité de cet amour apparaît une tristesse certaine dépassée dans la mort. L'auteur vient d'éprouver une grande douleur, qu'il exprime par « tout le souci tout le tourment » ; la cause n'est d'ailleurs pas clairement identifiée, puisqu'il pense qu'elle resurgit « à travers tout à travers rien ».

La vie n'est plus non plus la vie, puisqu'il faut « vivre encore et être absent » : si la femme le « met au monde » lorsqu'il commence à l'aimer, la triste conséquence de ce grand amour est qu'après sa mort à elle, lui n'existe plus.

De là résulte une apparente « impossibilité d'écrire un poème vivant puisque tu n'es pas là ». Cependant Eluard parvient à dépasser cette tristesse dans la mort et dans la poésie.

Une fusion totale s'établit avec elle : il refuse sa mort à elle, mais il accepte la sienne, il veut donc bien mourir avec elle, ou vivre avec elle, mais il rejette toute séparation ; c'est ainsi qu'il accepte l'ombre qui s'étend sur lui.

De plus, il se lie à elle dans des situations communes : ils se trouvent dans « la même nuit », « il continue son immobilité » jusque dans la mort, et ils éprouvent le même amour des « charmes de la terre ».

Et enfin, il se révolte contre la mort de la femme qu'il aime, il trouve donc tous les moyens pour la refuser. C'est par la poésie qu'il réalise cette fusion avec elle, aussi bien sous forme non dite qu'avouée plus clairement.

La poésie transparaît à travers tout le poème pour la rendre vivante, ou du moins pour la rapprocher de lui : il a envie de la manger comme une pêche ; les images du feu et des miettes de pain qui suffisent à le faire vivre ou à lui faire attendre la mort représentent une seconde naissance où il sera avec elle ; « le jardin de son ombre » suggère qu'elle le recouvre de sa mort, et « l'arc débandé » explique que, pour tous deux, le ressort de la vie a disparu.

A d'autres moments, il indique plus clairement le rôle de la poésie : elle lui permettra de vivre moins douloureusement; « tout le tourment...

d'écrire ce poème » le rapproche d'elle, il constitue donc un moyen, faible bien sûr, mais qui a le mérite d'exister, de vivre avec elle.

Il veut continuer le « discours inexistant », c'est-à-dire la poésie, qui représente une sorte de chaîne ininterrompue entre elle et lui : c'est le symbole de leur amour, qui durera toujours, même à travers la mort, et qui est souligné par l'alternance de ces trois termes dans les derniers vers : « avec toi, avec moi, comme toi ». Voilà un très beau poème d'amour, qui peint l'amour après la mort.

Certains pourront y voir un thème banal, qu'on retrouve chez Ronsard dans Sur la mort de Marie, ou chez Lamartine dans Les Méditations, mais sa sincérité en fait une œuvre émouvante : la femme vit toujours, elle fait vivre le poète, et elle le fait mourir.

Eluard avait déjà écrit bien plus tôt, en 1926, un recueil de poèmes intitulé l'Amour la Poésie, où il liait étroitement ces deux notions; ici, ce sont l'amour et la poésie qui rendent inséparables les êtres qui s'aiment, et impérissables les sentiments qu'ils éprouvent.... »

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