LE GÉNIE DE VOLTAIRE
Extrait du document
«
Nous possédons plus de dix mille lettres de Voltaire, adressées à plus de sept cents correspondants et échelonnées sur soixante-sept
années, de 1711 à 1778.
Ces lettres, qui éclairent le siècle, font aussi vivre l'homme; elles nous permettent de fixer les aspects
principaux de son caractère, de son coeur, de son esprit.
LES FAIBLESSES DU CARACTÈRE.
Voltaire avait bien des défauts, que ses lettres révèlent au grand jour.
Il est frivole : il recherche avec avidité le
luxe et les plaisirs.
Il est âpre au gain, sinon avare : de nombreuses lettres de jeunesse témoignent qu'il fut hanté
par la préoccupation de s'enrichir.
Il est ambitieux : il s'humilie souvent avec excès pour gagner la protection des
grands, et ses flatteries appuyées à Frédéric de Prusse, au début de leur correspondance, sont parfois gênantes.
Il
est vaniteux, et étale, non sans naïveté, sa noblesse récente, sa richesse, son influence, ses mérites d'auteur; il
supporte impatiemment les critiques et admet difficilement que d'autres écrivains puissent prétendre à la gloire
littéraire.
LES DÉLICATESSES DU CŒUR.
L'homme sensible.
Voltaire a parfois de nobles élans, qui le rendent sympathique.
Ce polémiste, implacable
dans ses oeuvres de combat, révèle dans certaines lettres où il s'abandonne un naturel bienveillant et une
sensibilité délicate : « Malheur aux coeurs durs ! Dieu bénira les âmes tendres.
Il y a je ne sais quoi de réprouvé à
être insensible, aussi sainte Thérèse définissait-elle le diable : le malheureux qui ne sait point aimer.
» (Lettre à
Frédéric, 1739.)
L'ami.
Voltaire est fidèle et clairvoyant dans ses amitiés.
Il témoigne à un Thiériot, parasite sans délicatesse, une
indulgence inépuisable et nuance d'affection ses reproches les plus mérités.
Il sait au contraire distinguer
Vauvenargues pour les mérites de son âme et il le remercie de son noble exemple en des termes profondément
sentis : « Vous m'affermissez dans la route que vous suivez...
Vous êtes la plus douce de mes consolations dans
les maux qui m'accablent.
»
Le bienfaiteur.
Voltaire voulait être l'ami du genre humain tout entier, et, en mainte circonstance, il fit preuve
d'une élégante générosité : ainsi, il renonce à des bénéfices d'auteur au profit du musicien Rameau, dont il connaît
la situation difficile.
A Ferney, il recueille, élève et dote l'arrière-petite-fille d'un oncle du grand Corneille : souci de
réclame, insinuent ses ennemis; mais ses lettres témoignent d'une affection vraie pour sa protégée.
Enfin, il fut,
d'une façon générale, sincèrement épris du bien public, combattit inlassablement toutes les injustices; et l'amour
de l'humanité, autant que la haine de la religion, inspire ses lettres contre les rigueurs du « fanatisme ».
LE PRESTIGE DE L'INTELLIGENCE
L'homme de sens.
La correspondance de Voltaire révèle essentiellement sa faculté maîtresse, l'intelligence.
Il
juge supérieurement de toutes choses; il a des idées sur tous les sujets : il aborde la politique, l'économie, les
sciences, l'histoire, les beaux-arts, peinture, sculpture, musique; il pose avec aisance et souvent avec profondeur
les grands problèmes philosophiques, et les réflexions qu'il adresse à Mme du Deffand sur le mal, sur le bonheur,
sur le travail, sont aussi chargées de signification que dénuées de vain pédantisme.
Ainsi, rien d'humain ne
demeura vraiment étranger à l'intelligence de Voltaire.
L'homme de goût.
Cette intelligence s'est exercée avec une particulière sûreté dans le domaine de la critique
littéraire ou de la critique dramatique et, d'une façon générale, sur les objets du goût.
Voltaire est peut-être
l'homme qui a le mieux compris le mérite profond de l'art classique : « Voyez avec quelle clarté, quelle simplicité,
notre Racine s'exprime toujours.
Chacun croit en le lisant qu'il dirait en prose ce que Racine a dit en vers.
Croyez
que tout ce qui ne sera pas aussi clair, aussi simple, aussi élégant, ne vaudra rien du tout.
» Dans de nombreuses
lettres, il définit avec justesse le génie de nos grands écrivains, La Fontaine, Molière, Boileau, Corneille, Racine; et,
parmi les étrangers, de Shakespeare, de l'Arioste.
Il aime avec passion la langue française, qu'il possède dans ses
finesses; il la défend avec bon sens, dans telle lettre à l'abbé d'Olivet sur l'abus des néologismes et des tours
risqués.
Il fait de pertinentes réflexions sur l'art dramatique dans ses lettres à Mlle Clairon, et sait même donner à
cette grande actrice au métier si sûr des conseils pour la déclamation dont elle fait son profit.
L'homme d'esprit.
Mais le trait dominant de toute cette correspondance, c'est l'esprit de son auteur.
Il apparaît
avec beaucoup plus de variété que dans ses oeuvres proprement dites, où il est en général au service de la
polémique.
Certes, l'ironie mordante et même méchante n'est pas absente; mais, plus souvent, Voltaire, soucieux
de ne pas déplaire, égratigne avec légèreté, badine avec grâce, flatte avec élégance.
« Il prend des envies de
marcher à quatre pattes, quand on lit votre ouvrage », écrit-il à Rousseau; et la spirituelle image vaut une
condamnation en forme de la doctrine.
« Vous vous vantez de deux expressions pour signifier gourmand; mais
daignez plaindre, monsieur, nos gourmands, nos goulus, nos friands, nos mangeurs, nos gloutons », écrit-il à M.
Deodati de Tovazzi, et voilà, élégamment révélée, la richesse de la langue française.
« Il faut tout oublier en bons
chrétiens et en bons académiciens », persuade-t-il à l'abbé Trublet, et la boutade crée le climat favorable à la
réconciliation.
« Votre main rapide a mis j'ause pour j'ose, très pour traits et matein pour matin », fait-il
remarquer à Frédéric de Prusse, et la plaisante délicatesse de la remarque rend moins rude la leçon
d'orthographe.
On pourrait multiplier les exemples.
C'est à cet esprit surtout que les lettres doivent de demeurer,
avec les contes, la partie la plus jeune et la plus vivante de l'oeuvre de Voltaire..
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