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LA COMÉDIE N'EST-ELLE QUE BOUFFONNERIE ?

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Le Sage, avec son Turcaret, a opéré un remarquable portrait-charge : stupide, cynique, grossier, cupide et sans finesse, Turcaret laisse une terrible impression de vérité : on croit voir le financier sans scrupules qui mène la France d'avant la Révolution. Monsieur Jourdain, Argan, Harpagon, autant de portraits-charges et de simplifications caricaturales. Mais l'outrance au théâtre est nécessaire pour « passer la rampe », les personnages, autrement, paraîtraient fades et sans relief, et la portée morale de la comédie en serait diminuée. Elle peut être mauvaise dans les comédies à tendances polémiques, lorsque la charge est trop accentuée, mais autrement, et lorsqu'elle s'entoure de la complexité des sentiments, elle est nécessaire. La comédie tombe souvent, il est vrai, dans la bouffonnerie. Les éléments traditionnels de la farce, tels les quiproquos, les jeux de mots, les soufflets, les coups de bâtons, les poursuites sont la plupart du temps son apanage. Boileau regrettait chez Molière « ce sac ridicule où Scapin j'enveloppe ». Si l'on peut préférer aux coups de théâtre, aux renversements de situation et autres procédés comiques, l'étude psychologique et le comique qui fait sourire plutôt que rire à gorge déployée, il n'en reste pas moins que la farce sert à l'expression des caractères. Ainsi, lorsque Mascarille pénètre sur la scène avec une immense perruque, des glands à profusion, des talons d'un demi-pied de haut, nous comprenons immédiatement le ridicule de la préciosité. Rien n'exprime mieux le fossé qu'il y a entre la réalité pratique et les belles théories, que l'épisode où Monsieur Jourdain voulant démontrer à Nicole les merveilles de l'escrime.

« Vigny écrit dans le Journal d'un poète : « J'aime peu la comédie, qui tient toujours plus ou moins de la charge et de la bouffonnerie.» Il précise plus loin sa pensée en disant: «Je sais apprécier la charge dans la comédie, mais elle me répugne parce que, dans tous les arts, elle enlaidit et appauvrit l'espèce humaine et, comme homme, elle m'humilie.

» La comédie, de tous temps, a soulevé bien des controverses.

Elle a eu d'ardents partisans comme d'acharnés détracteurs.

On a pu vouloir lui conférer une dignité égale à celle de la tragédie ou au contraire la rabaisser à un rang parfaitement mineur, en la taxant d'immoralité ou de bouffonnerie.

La philosophie austère et lucide de Vigny explique en grande partie ce jugement sévère sur un genre qui, depuis Molière, a conquis ses lettres de noblesse: «La comédie, s'écrie-t-il, tient toujours plus ou moins de la charge et de la bouffonnerie », et encore : « La charge me répugne, parce que, dans tous les arts, elle enlaidît et appauvrit l'espèce humaine et, comme homme, elle m'humilie, » Essayons de discerner ce qu'il faut retenir, et peut-être discuter, de ces jugements teintés de pessimisme. Ce fut Molière qui, le premier, conféra à la comédie toute sa dignité.

Il se sentait tragédien dans l'âme, et essaya de le montrer, sans succès, dans l'une de ses premières pièces : Don Garde de Navarre.

Désespéré de cet échec, il se tourna dès lors vers la comédie, décidé à lui donner l'éclat qui auréolait la tragédie.

Pour cela, il lui donna un but élevé : corriger les vices des hommes.

La comédie de ce fait devenait psychologique et profondément humaine.

Il fit défiler tout son siècle dans ses comédies : grands seigneurs, bourgeois, commerçants, précieuses, pédants, médecins, juges, servantes.

« Vous n'avez rien fait, disait-il, si vous ne faites reconnaître les gens de votre siècle.» Mais en même temps, il peignit la nature humaine et, dans tous ses héros, nous retrouvons quelques traits de notre personnalité.

N'y a-t-il pas, de nos jours encore, des avares qui sacrifient leurs enfants à leur fortune, des hypocrites coureurs de dot qui flattent les lubies de bourgeois insensés pour s'approprier leur argent, des bourgeois parvenus, des bas-bleus, des rimeurs sans cervelle, des médecins vaniteux ? Ne dit-on pas : un Harpagon, un Tartuffe, pour désigner un avare ou un hypocrite, tant il est vrai que ces personnages incarnent parfaitement les vices ? Mais s'ils sont des maniaques aveuglés par une idée fixe, ils ont.

cependant des sentiments complexes, parfois contradictoires, qui n'en font pas seulement des marionnettes, mais des êtres humains. Pour parvenir au but qu'il s'était fixé — peindre la nature humaine et, surtout, corriger les vices des hommes —, Molière a choisi l'arme du ridicule, « le ridicule jeté à propos a une grande puissance », dira plus tard Montesquieu.

Et dans ce cas, bien sûr, la comédie tient de la charge et de la bouffonnerie.

S'il veut mettre en évidence un défaut donné, l'auteur doit opérer une simplification caricaturale dans les mots et l'attitude de son personnage, et en même temps outrer sa pensée et ses gestes.

Ainsi, dans la réalité, Orgon ne dira pas quatre fois : « Et Tartuffe?» mais il y songera constamment; Harpagon ne répétera pas : « Sans dot ! » mais ce sera son idée fixe.

Le Sage, avec son Turcaret, a opéré un remarquable portrait-charge : stupide, cynique, grossier, cupide et sans finesse, Turcaret laisse une terrible impression de vérité : on croit voir le financier sans scrupules qui mène la France d'avant la Révolution.

Monsieur Jourdain, Argan, Harpagon, autant de portraits-charges et de simplifications caricaturales.

Mais l'outrance au théâtre est nécessaire pour « passer la rampe », les personnages, autrement, paraîtraient fades et sans relief, et la portée morale de la comédie en serait diminuée.

Elle peut être mauvaise dans les comédies à tendances polémiques, lorsque la charge est trop accentuée, mais autrement, et lorsqu'elle s'entoure de la complexité des sentiments, elle est nécessaire. La comédie tombe souvent, il est vrai, dans la bouffonnerie.

Les éléments traditionnels de la farce, tels les quiproquos, les jeux de mots, les soufflets, les coups de bâtons, les poursuites sont la plupart du temps son apanage.

Boileau regrettait chez Molière « ce sac ridicule où Scapin j'enveloppe ».

Si l'on peut préférer aux coups de théâtre, aux renversements de situation et autres procédés comiques, l'étude psychologique et le comique qui fait sourire plutôt que rire à gorge déployée, il n'en reste pas moins que la farce sert à l'expression des caractères.

Ainsi, lorsque Mascarille pénètre sur la scène avec une immense perruque, des glands à profusion, des talons d'un demi-pied de haut, nous comprenons immédiatement le ridicule de la préciosité.

Rien n'exprime mieux le fossé qu'il y a entre la réalité pratique et les belles théories, que l'épisode où Monsieur Jourdain voulant démontrer à Nicole les merveilles de l'escrime., peste contre sa servante qui ne lui laisse pas le temps de parer. Si Vigny est sensible à la charge dans une comédie, s'il reconnaît le plaisir intellectuel que l'on peut éprouver devant la satire des professions, de mœurs ou de caractères, s'il admet même sa nécessité dans une comédie, elle lui répugne néanmoins, dit-il, « parce que, dans tous les arts, elle enlaidit et appauvrit l'espèce humaine et, comme homme, elle m'humilie». On a pu taxer Vigny d'égoïsme, pour s'être enfermé dans sa « tour d'ivoire », indifférent au genre humain.

En réalité, rien n'était plus injuste, car c'est dans sa solitude du Maine Giraud qu'il pouvait méditer sur les grands problèmes de l'humanité — « j'aime la majesté des souffrances humaines » —, en chercher la solution puis la communiquer aux autres. Puis recueillant le fruit tel que de l'âme il sort, Tout empreint du parfum des saintes solitudes, Jetons l'œuvre à la mer, la mer des multitudes, Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port. Conscient de l'éminente dignité de la nature humaine, il ne peut rien supporter qui l'avilisse.

La charge, il est vrai, peut enlaidir et appauvrir la nature humaine, parce qu'elle est outrée et ne donne pas une image exacte de la réalité.

Elle n'exalte-pas, comme les tragédies de Corneille, les hautes vertus, ou les grandes passions que chacun porte en soi.

Bien loin de purger les passions par l'admiration, l'auteur comique aurait peut-être tendance à les bafouer et à les rendre mesquines.

Elle fait appel pour corriger les vices, à des sentiments assez peu nobles : telle la crainte du ridicule.

Elle souligne enfin les plus médiocres côtés de l'être humain et ne nous donne pas bonne opinion de nous-mêmes : il faut avouer qu'au sortir des comédies de Molière, après avoir bien ri, nous sommes étonnés, si nous y réfléchissons, de la bassesse de l'âme humaine, et Musset disait vrai qui affirmait : Cette mâle gaîté si triste et si profonde, Que lorsqu'on vient d'en rire on devrait en pleurer. Il ne faut pas pour autant accepter tel quel le jugement de Vigny.

Il est nécessaire de se mettre au niveau de l'homme et île sa nature et de lui proposer des moyens à sa mesure.

Or il est très sensible au ridicule, et Molière ne présumait pas de l'homme en se proposant de le corriger par le rire.

Molière voulait plaire au parterre et aux grands seigneurs.

Il proposait à tous une morale accessible. Ainsi, Vigny s'est montré trop sévère pour la comédie.

Sans doute, cette formule de théâtre est-elle inséparable de la charge et de la bouffonnerie, mais ces défauts mêmes lui ouvrent un plus large public et lui garantissent en somme un rayonnement plus important, sans nous faire perdre de vue l'étude psychologique qu'ils dissimulent.

Et si elle n'exalte pas la nature humaine, du moins lui permet-elle de se corriger en lui manifestant le ridicule et les désagréments qui peuvent résulter de ces vices.

C'est, en définitive, une morale pratique et efficace qu'elle nous offre.. »

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