Devoir de Français

Johann Paul Friedrich Richter, dit Jean-Paul

Extrait du document

Johann Paul Friedrich Richter, dit Jean-Paul 1763-1825 "Ce fut en l'année 1763 que vint au monde, le 15 février, la paix de Hubertsbourg (qui mit fin à la guerre de Sept Ans) et, quelque temps après elle, Johann Paul Friedrich Richter, — et ce, dans le mois où avec lui vinrent encore la lavandière jaune et la grise, le rouge-gorge, la grue, la poule d'eau et maints autres oiseaux des marécages, à savoir en mars —, et ce, le jour du mois où, si l'on avait voulu couvrir son berceau de fleurs, la cochléaria et le tremble commençaient leur floraison, ainsi que le mouron, à savoir le 21 mars, — et ce, à l'heure la plus matinale et la plus fraîche du jour, à savoir à une heure et demie du matin ; mais ce qui met le comble à tout, c'est que le commencement de sa vie fut aussi celui du printemps de cette année." C'est Jean-Paul lui-même qui situe de la sorte, tout uniment, la date de sa naissance, dans des mémoires qui ne purent être achevés, on le conçoit. Il naquit donc au moment où Chamfort commençait à écrire ; il mourut un an après Paul-Louis Courrier ; ses premières œuvres, les plus touffues, les plus laborieusement humoristiques, parurent alors que Rivarol dissertait sur les causes qui valaient à la langue française une audience universelle. Ces repères font aisément deviner pourquoi, dans un pays où Lamartine est réputé romantique, Richter, dit Jean-Paul, évoque vaguement quelque sage hindou. Il appartient à une humble famille de pasteurs et d'instituteurs de campagne de la région de Bayreuth, ville où il mourut le 14 novembre 1825, laissant, manuscrit, un traité sur l'immortalité de l'âme. La pauvreté, la misère même de son enfance, de sa jeunesse (un de ses frères se jeta dans une rivière pour augmenter la pâture des autres), de ses années d'Université à Leipzig, ne purent jamais menacer en lui un idéalisme absolu qu'à la fin de sa vie il accentuait de quelques pots de bière ou de quelques rasades de vin. Si c'est Dieu qui a créé l'univers, Jean-Paul l'a recréé, en démiurge. Dieu a créé le bien et le mal ; Jean-Paul a éliminé le mal. S'il s'exerce dans le genre de l'idylle, c'est-à-dire dans le tableau de mœurs rustiques exempt de tout réalisme agressif (Vie de Fixlein, professeur de cinquième, 1795 ; Siebenkaes, 1796-1797 ; Le Jubilé, 1797 ; Vie de Fibel, créateur d'un abécédaire, 1812), il magnifie si bien ses modestes héros que l'on ne souhaite pas d'autre destin aux grands de ce monde. Écrit-il des romans — des romans de formation, comme on dit en allemand (La Loge invisible, 1793 ; Hesperus, 1795 ; Titan, 1800-1803) — c'est moins pour raconter une histoire : le roman est manichéen et Jean-Paul se donne une peine trop visible pour créer des intrigants, des méchants, des vicieux, que pour donner libre cours à son lyrisme qui l'emporte sur les cimes, d'où seuls quelques accès d'humour ou d'humeur peuvent le ramener jusqu'à nous.

« Johann Paul Friedrich Richter, dit Jean-Paul 1763-1825 "Ce fut en l'année 1763 que vint au monde, le 15 février, la paix de Hubertsbourg (qui mit fin à la guerre de Sept Ans) et, quelque temps après elle, Johann Paul Friedrich Richter, — et ce, dans le mois où avec lui vinrent encore la lavandière jaune et la grise, le rouge-gorge, la grue, la poule d'eau et maints autres oiseaux des marécages, à savoir en mars —, et ce, le jour du mois où, si l'on avait voulu couvrir son berceau de fleurs, la cochléaria et le tremble commençaient leur floraison, ainsi que le mouron, à savoir le 21 mars, — et ce, à l'heure la plus matinale et la plus fraîche du jour, à savoir à une heure et demie du matin ; mais ce qui met le comble à tout, c'est que le commencement de sa vie fut aussi celui du printemps de cette année." C'est Jean-Paul lui-même qui situe de la sorte, tout uniment, la date de sa naissance, dans des mémoires qui ne purent être achevés, on le conçoit.

Il naquit donc au moment où Chamfort commençait à écrire ; il mourut un an après Paul-Louis Courrier ; ses premières œuvres, les plus touffues, les plus laborieusement humoristiques, parurent alors que Rivarol dissertait sur les causes qui valaient à la langue française une audience universelle.

Ces repères font aisément deviner pourquoi, dans un pays où Lamartine est réputé romantique, Richter, dit Jean-Paul, évoque vaguement quelque sage hindou. Il appartient à une humble famille de pasteurs et d'instituteurs de campagne de la région de Bayreuth, ville où il mourut le 14 novembre 1825, laissant, manuscrit, un traité sur l'immortalité de l'âme.

La pauvreté, la misère même de son enfance, de sa jeunesse (un de ses frères se jeta dans une rivière pour augmenter la pâture des autres), de ses années d'Université à Leipzig, ne purent jamais menacer en lui un idéalisme absolu qu'à la fin de sa vie il accentuait de quelques pots de bière ou de quelques rasades de vin.

Si c'est Dieu qui a créé l'univers, Jean-Paul l'a recréé, en démiurge.

Dieu a créé le bien et le mal ; Jean-Paul a éliminé le mal.

S'il s'exerce dans le genre de l'idylle, c'est-à-dire dans le tableau de mœurs rustiques exempt de tout réalisme agressif (Vie de Fixlein, professeur de cinquième, 1795 ; Siebenkaes, 1796-1797 ; Le Jubilé, 1797 ; Vie de Fibel, créateur d'un abécédaire, 1812), il magnifie si bien ses modestes héros que l'on ne souhaite pas d'autre destin aux grands de ce monde.

Écrit-il des romans — des romans de formation, comme on dit en allemand (La Loge invisible, 1793 ; Hesperus, 1795 ; Titan, 1800-1803) — c'est moins pour raconter une histoire : le roman est manichéen et Jean-Paul se donne une peine trop visible pour créer des intrigants, des méchants, des vicieux, que pour donner libre cours à son lyrisme qui l'emporte sur les cimes, d'où seuls quelques accès d'humour ou d'humeur peuvent le ramener jusqu'à nous. L'essor de ce lyrisme est dû à un amour prodigieux pour tous les aspects, visibles et invisibles, de l'activité divine et humaine.

Le moindre bout de ficelle qui se trouvait sur son chemin, Jean-Paul le ramassait : pour qu'il ne fût pas dit que ce qui témoignait du travail de l'homme serait foulé aux pieds.

Bien entendu, de si belles ferveurs devaient surtout aller aux femmes. Peintes sous des traits proprement angéliques, pourvues de sacs lacrymatoires d'une inépuisable fécondité, dotées d'un privilège de lévitation inconnu même aux saintes de la Légende dorée, elles furent ravies de se voir enfin comprises.

Leur adulateur devint l'homme couvert de femmes.

Ce dont il fut parfois bien embarrassé, car de les rêver le satisfaisait. De leur cortège, Goethe et Schiller, fondateurs et illustrations du classicisme weimarien, lui tinrent-ils rigueur ? Leur rencontre, malgré de mutuelles politesses, accrut la distance qui déjà les séparait.

Goethe traitait Richter de "génie hircocerf" ("ein tragelaphisches Genius"). Mêlée d'estime et de dédain, la formule pourrait être appliquée d'une manière toute laudative. Le génie de Jean-Paul, c'est ce profond romantisme qu'il capte aux sources de la Création et qu'il renvoie à celle-ci dans un élan d'amour inextinguible.

L'hircocerf, c'est ce qu'il y a en lui de baroque, au meilleur et au pire sens.

Du baroque, en effet, il n'est pas coupé comme le serait un écrivain français de la même époque.

L'Aufklärung n'est pas arrivée à recouvrir partout l'âge précédent, et Gottsched n'est pas Boileau, ce n'est qu'un pion.

Flamboyant, le baroque trouve ainsi sa plus luxuriante manifestation dans la personne de Richter.

L'agilité des images, la symphonie de la prose, c'est le cerf courant et bramant dans les grands bois.

Mais appelant aussi le bouc pour d'inavouables accouplements et pour d'horribles parturitions : une tératologie de fautes contre le goût — des fautes ? des crimes plutôt, parce qu'elles sont inconscientes. Fautes ou crimes qu'il a ensuite revendiqués dans un traité, Cours préliminaire d'esthétique (1804), qui, bien qu'il ait été traduit en français, a été peu pratiqué de ce côté-ci du Rhin.

Il devrait être pourtant le bréviaire des humoristes.

Mais, comme elle a dégradé le mot esprit en lui faisant signifier le simple enjouement que réclame la bonne société, la langue française a réduit l'humour au calembour et au paradoxe piquant.

Si Willy est humoriste, Jean-Paul ne l'est pas.

L'humour de celui-ci est d'ordre tragique.

Avec un sourire empreint d'affectueuse indulgence, il montre à l'homme le néant des choses qui, vues d'un observatoire situé à l'Infini, apparaissent en effet d'une mesquinerie dérisoire et toutes confondues dans la même médiocrité.

"Pour lui, il n'y a pas de sottise individuelle, pas de sots, mais seulement de la sottise et un monde sot.

Différent des saillies du plaisant vulgaire, il ne met pas en évidence une folie individuelle.

Il rabaisse la grandeur et exalte la petitesse, mais différent aussi de la parodie et de l'ironie, c'est en plaçant le grand à côté du petit, en même temps que le petit à côté du grand, et en les anéantissant ainsi l'un l'autre, car devant l'infini tout est égal et tout n'est rien." L'humour résulte de la confrontation de l'Idéal avec le réel, de l'Infini avec le fini.

Dès lors, on comprend que les péchés contre le goût commis par l'humour, surtout quand il se sent encore fils de l'humeur, ne soient relevés que par une critique vétilleuse. Le Français, né classique et sociable, est plus sensible que l'Allemand à la débauche philologique de Jean-Paul, à son mépris de l'ordre et de la composition, à ses affronts égotistes.

Qu'il n'oublie pas cependant les richesses de cette œuvre gigantesque ! Ni la prédiction de Ludwig Borne qui dans un somptueux éloge funèbre déclarait : "Il attend son peuple lent aux portes du vingtième siècle." Stefan George a répondu présent lorsque s'ouvrit le siècle.

La France — malgré les efforts d'Albert Béguin, d'Edmond Jaloux, de Jean Cassou — Jean-Paul l'attend encore un siècle et demi après sa mort.

Lui seul peut nous révéler, en ces temps d'apocalypse, la poésie de l'anéantissement et du cosmos en révolte.

L'auteur du "Discours prononcé par le Christ mort du haut de l'édifice des mondes pour apprendre à l'humanité qu'il n'y a plus de Dieu" — c'est le titre d'un rêve atrocement mutilé par Mme de Staël (De l'Allemagne) et par elle platement intitulé "Un Songe" — est, aussi bien qu'un autre Jean-Paul (Sartre), plus contemporain.. »

↓↓↓ APERÇU DU DOCUMENT ↓↓↓

Liens utiles