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Jean-Paul SARTRE, préface au guide Nagel sur la Suède.

Extrait du document

Nous ne croyons plus qu'il y ait dans une cité, dans une nation, des parties nobles et des parties infâmes. Nous pensons qu'un pays est un organisme complexe dont chaque organe s'explique par tous les autres. Nous pensons qu'une belle ruine est un vestige du passé, mais qu'elle est aussi une partie vivante d'une ville moderne. Nous aimerions savoir ce que les habitants pensent d'elle, s'ils passent avec indifférence le long de ses murs ou s'ils en sont fiers. Mais pour cela il faudrait qu'on nous apprenne ce qu'ils font lorsque nous ne sommes pas là, quels sont leurs travaux, leur alimentation, leurs soucis. Je crois que cette phrase de Camus résume assez bien nos curiosités présentes : «Une manière commode de faire la connaissance d'une ville est de chercher comment on y travaille, comment on y aime et comment on y meurt». C'est notre temps qui nous intéresse et le passé dans notre temps. Combien de fois en descendant une rue pour aller visiter quelque monument ai-je enragé de ne pas savoir qui vivait dans les maisons que je longeais et comment on y vivait. Je rêvais alors d'un guide qui me racontât l'histoire de tous les locataires. Il faut y renoncer : on ne peut pas emmener le Bottin avec soi. Mais il est certain que les ouvrages qui renseignent le touriste contemporain devraient tenir compte de ses aspirations nouvelles. Sans rien sacrifier des renseignements historiques et artistiques, on devrait y développer les parties consacrées à la vie présente. L'économie d'abord. Une ville possède une église romane ; c'est fort bien. Mais de quoi vit-elle ? Les questions sociales ensuite : quels sont les caractères démographiques de la région considérée ? D'où viennent ses habitants ? Quelles sont les classes entre lesquelles ils sont répartis ? Quelles sont les revendications sociales qui leur sont particulières ? Y a-t-il des sources permanentes de conflit entre les hommes, entre les classes, entre les industries, entre cette ville et les autres villes de la contrée ? Et, puisque, comme dit Camus, on connaît un pays quand on sait comment on y aime et comment on y meurt, qu'on nous donne quelques renseignements sur les mariages, les naissances, les morts, les rythmes saisonniers de la vie. Jean-Paul SARTRE, préface au guide Nagel sur la Suède.

« Nous ne croyons plus qu'il y ait dans une cité, dans une nation, des parties nobles et des parties infâmes.

Nous pensons qu'un pays est un organisme complexe dont chaque organe s'explique par tous les autres.

Nous pensons qu'une belle ruine est un vestige du passé, mais qu'elle est aussi une partie vivante d'une ville moderne.

Nous aimerions savoir ce que les habitants pensent d'elle, s'ils passent avec indifférence le long de ses murs ou s'ils en sont fiers.

Mais pour cela il faudrait qu'on nous apprenne ce qu'ils font lorsque nous ne sommes pas là, quels sont leurs travaux, leur alimentation, leurs soucis.

Je crois que cette phrase de Camus résume assez bien nos curiosités présentes : «Une manière commode de faire la connaissance d'une ville est de chercher comment on y travaille, comment on y aime et comment on y meurt».

C'est notre temps qui nous intéresse et le passé dans notre temps.

Combien de fois en descendant une rue pour aller visiter quelque monument ai-je enragé de ne pas savoir qui vivait dans les maisons que je longeais et comment on y vivait.

Je rêvais alors d'un guide qui me racontât l'histoire de tous les locataires.

Il faut y renoncer : on ne peut pas emmener le Bottin avec soi.

Mais il est certain que les ouvrages qui renseignent le touriste contemporain devraient tenir compte de ses aspirations nouvelles.

Sans rien sacrifier des renseignements historiques et artistiques, on devrait y développer les parties consacrées à la vie présente. L'économie d'abord.

Une ville possède une église romane ; c'est fort bien.

Mais de quoi vit-elle ? Les questions sociales ensuite : quels sont les caractères démographiques de la région considérée ? D'où viennent ses habitants ? Quelles sont les classes entre lesquelles ils sont répartis ? Quelles sont les revendications sociales qui leur sont particulières ? Y a-t-il des sources permanentes de conflit entre les hommes, entre les classes, entre les industries, entre cette ville et les autres villes de la contrée ? Et, puisque, comme dit Camus, on connaît un pays quand on sait comment on y aime et comment on y meurt, qu'on nous donne quelques renseignements sur les mariages, les naissances, les morts, les rythmes saisonniers de la vie. Jean-Paul SARTRE, préface au guide Nagel sur la Suède. * * * CONSEILS MÉTHODOLOGIQUES 1.

V isualisation du texte a) P as de titre. b) Un seul paragraphe. 2.

Recherche des idées La cité est comme un être vivant : les termes «vie» et «vivant» apparaiss ent souvent. Les idées de ville et de pays sont mêlées. C onnaître une ville c'est s avoir c omment on y aime et comment on y meurt : la c itation de C amus revient deux fois. 3.

Schéma logique a) La ville est un être vivant b) P our connaître une ville, il faut connaître la vie de ses habitants Q uelle es t leur vie affective ? De quoi est fait leur quotidien ? c) P our connaître une ville il faut savoir comment elle vit aujourd'hui Q uels sont ses caractères éc onomiques et sociaux ? * * * Un pays est comme un être vivant : toutes les parties sont liées.

Le présent compte autant que le pass é.

Il faut qu'on nous rens eigne s ur la vie affective et quotidienne de ses habitants , mais aussi sur la vie collective.

Les questions éc onomiques et sociales ont leur importance.

Le guide, sans négliger le pass é, devrait en tenir compte.

(58 mots) * * * COMMENTAIRE RÉDIGÉ Dans ce texte tiré de la préface du guide Nagel sur la Suède, Jean-Paul Sartre pose le problème des guides touris tiques.

Une ville ou un pays est comme un être vivant : toutes les parties sont liées .

O n ne peut étudier l'une sans les autres.

Le guide doit donc faire connaître le présent et le passé, les habitants et les monuments, la vie individuelle des hommes et la vie collective de la cité, bref la vie d'une ville et ses rapports avec les autres. Sartre reprend ici des thèmes connus.

Edgar M orin dans P our une politique de l'homme dénonçait déjà la réduction d'un pays à ses monuments : «Le touris te ne visite pas un pays, mais le fantôme de ce pays, c'est-à-dire tout c e qui dans un pays semble échapper à la corruption du temps qui passe et survit dans une sorte d'éternité embaumée : sites naturels, monuments, cathédrales, œuvres d'art, usages folkloriques.

Le touriste vis ite tout c e qui est musée, muséable, muséoïde dans une nation».

De même, Roland Barthes , dans Mythologies, déplorait à propos du Guide Bleu : «La sélection des monuments supprime à la fois la réalité de la terre et celle de ses hommes ».

Enzens berger, dans C ulture ou mise en condition, traitant du même thème, écrivait : «C e qui es t ainsi mis en boîte c omme chose à voir, ce s ont les images de ces lointains en quoi le romantisme a érigé la nature et l'histoire.

C es images se recroquevillent, là, aux dimensions du jardin zoologique et botanique, ici à celles du musée».

Enfin, Bernard Lerivray dans Guides Bleus, Guides V erts et lunettes roses , regrettait, lui aus si, que ces guides ne parlent le plus souvent que du passé. I l est vrai que le prés ent au même titre que le pass é fait partie d'une ville et qu'on ne la connaît p a s s i on ignore tout de sa réalité actuelle.

O r, c'est e s s entiellement le pas sé historique et esthétique - oeuvres d'art, monuments, ruines - que décrivent les guides.

L'opinion politique des habitants , le taux de chômage, la pyramide des âges, l'exode rural...

tout ce qui a trait à l'as pect économique, social et politique n'est abordé que s uccinctement. C 'est que le guide ne peut tout dire.

D'autres ouvrages existent pour cela.

Le touriste qui s'intéres s e au présent pourra toujours les consulter.

M ais c e s renseignements concernent-ils les v a c a n c i e r s ? L e s v a c a n c es res tent, pour la plupart, le temps de l'oubli.

Les touristes ne veulent pas entendre parler de problèmes , d e l u t t e s s o c i a l e s , d e c h o s e s s é r i e u s e s .

Ils ne sont pas en vacances pour cela.

Leur but n'est pas de connaître une ville ou un pays mais de trouver le dépaysement, la fuite du quotidien, par une plongée dans le passé, ou tout au moins le «différent». Les guides répondent à leurs vœux, cachant, comme la publicité, les vrais problèmes, occultant les réalités sociales et politiques , afin de ne pas troubler la quiétude du vacanc ier.

A insi placent-ils devant ses yeux c es «lunettes roses» dont parle Lerivray. C ertains d'entre eux évoquent et c ommentent le présent, notamment ceux destinés plus particulièrement aux jeunes, comme le Guide du routard ou le Guide en jean.

M ais ils ne décrivent pas la situation économique et sociale des pays, se contentant de donner des renseignements pratiques, utiles aux touristes. C eux-là non plus ne correspondent pas aux vœux de Jean-Paul Sartre. A lors, comment doit être un bon guide ? Doit-il enseigner ou - plaire ? Jean-Paul Sartre donne ici sa conception d'intellectuel, d'esprit curieux, cherchant à connaître, à comprendre.

Il n'en est pas de même pour la plupart des touristes pour qui les vacances s ont avant tout évas ion et divertiss ement.

Un guide trop sérieux les rebuterait.

Les éditeurs l'ont bien compris.

L'idée de Jean-P aul Sartre, toute séduisante qu'elle soit théoriquement, reste sans doute utopique dans les conditions conc rètes du tourisme actuel.. »

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