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Jean Giono, Que ma joie demeure (1934).

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Jean Giono, Que ma joie demeure (1934). La navette volait d'elle-même, sans efforts. Elle se posait d'un côté dans la paume droite. La main ne se refermait pas et la navette s'envolait toute seule vers la paume gauche, comme un oiseau qui se pose et repart. Ils s'étaient approchés tous les trois pour la regarder travailler. Ils voyaient l'étoffe se construire sous le peigne et augmenter de moment en moment comme une eau qui s'entasse dans un bassin. Et Barbe se mit à chanter. On n'entendait pas toutes les paroles. On entendait : "Aime joie, aime joie" ; puis le bruit claquetant des baguettes de la navette, de la barre, le tremblement sourd des montants, puis : "Aime joie, aime joie! - Qu'est-ce que vous chantez ? cria Marthe. - Quoi ? cria Barbe. - La chanson. - Oui", cria Barbe. Mais elle continua à chanter et à travailler toujours pareil. Bobi et Jourdan se reculèrent. Ils étaient enivrés comme des alouettes devant cette vieille femme sèche qui tremblait sans arrêt dans un halo de petits mouvements précis et par ce mot de joie, joie, joie, qui sonnait régulièrement dans le travail comme un bruit naturel. Ils essayèrent de sortir mais ils rentrèrent. Ils essayèrent de s'occuper à emmancher une hache. Ils ne pouvaient plus réussir à avoir la tête paisible. Ils étaient saouls. On aurait pu les prendre tous les deux sous un chapeau. Marthe avait eu moins de force. Elle regardait ; elle écoutait. Elle était émue tout doucement par les mêmes gestes que Barbe, comme quand le vent frappe d'un bord l'étang de Randoulet et que sur l'autre bord la vague bouge.

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