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Henri Barbusse, Clarté

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Henri Barbusse, Clarté Je suis comme ceux qui s'endorment, comme les enfants. Je m'affaiblis, je m'adoucis, je ferme les yeux ; je rêve à la maison. Je ne voudrais pas mourir, je me supplie de ne pas mourir, et j'ouvre les yeux et je cherche les brancardiers qui peut-être, justement pensent à moi... Je rêve à la maison. Là-bas, on se met sans doute à plusieurs pour supporter les soirées, avant de se retirer dans l'immobilité familière des chambres et de s'endormir au milieu des choses qui ne se réveillent jamais.. Marie (1) est là, et d'autres femmes, en train d'apprêter le dîner ; la maison devient une odeur de cuisine. J'entends Marie qui parle, debout, puis assise à table. J'entends le bruit du couvert qu'elle remue sur la nappe en s'installant. Ensuite, comme quelqu'un a approché l'allumette de la lampe, en soulevant le verre, Marie se lève pour aller fermer les volets. Elle ouvre la fenêtre. Elle se penche, ses bras s'écartent ; mais elle reste un instant plongée dans la nuit nue. Elle a un frisson que j'ai. Au loin, naissante dans l'ombre, elle regarde comme moi. Nos yeux se sont rencontrés. C'est vrai, puisque cette nuit, c'est la sienne aussi bien que la mienne, la même nuit, et la distance n'est pas quelque chose de palpable ni de réel ; la distance n'est rien. C'est vrai, ce grand contact étroit. Où suis-je ? Où est Marie ? Et même qu'est-ce qu'elle est ? Je ne sais pas, je ne sais pas. J'ignore la blessure de ma chair, et est-ce que je sais la blessure de mon coeur ?

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