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Extrait des Misérables, de V.Hugo: Cosette est seule dans la forêt, après avoir puisé de l'eau. "Au-dessus de sa tête, le ciel était couvert... de revenir là à la même heure le lendemain"

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Si cette nature apparaît comme un élément hostile où l'homme, et a fortiori l'enfant, n'a pas sa place, c'est sans doute parce que ce passage la présente comme un espace littéralement monstrueux. Le premier aspect de cette monstruosité est son caractère « tordu » : les végétaux apparaissent comme des avortons, des aberrations d'une nature nocturne non-achevée, loin de l'ordonnancement et de l'accomplissement du beau. En effet, les « buissons sont chétifs » : la nature n'est pas une force vivifiante, éclatante, qui transmettrait sa force vitale tirée de la terre et de l'ensoleillement, saine et pleinement accomplie dans son harmonie essentielle. Au contraire, elle est comme un cloaque de l'inachevé, de l'imparfait et même du laid : les buissons « difformes » seraient peut-être eux-même écrasés par la force de la nuit et son opacité absolue. La nature apparaît dans sa lourdeur, sa maladresse et sa difformité, et est elle-même sujette à la peur et à l'horreur (que sa propre laideur tordue peut inspirer) Ainsi, les « quelques bruyères sèches » (ligne 12) sont comme le jouet du vent qui les « chasse » et ont même « l'air de s'enfuir avec épouvante ».

« Le texte soumis à notre étude est extrait d'un ouvrage de Victor Hugo intitulé Les Misérables et paru en 1862, alors que son auteur, également homme politique, mais aussi dramaturge, poète et dessinateur, est en exil.

Hugo est reconnu comme le maître du courant romantique, qui marqua la première moitié du XXème siècle.

Ce mouvement, par opposition au classicisme, libère les genres du carcan des règles et retrouve un rapport individuel à la nature, seule capable de comprendre les tourments du poète.

Hugo y mêle différents genres pour faire des Misérables à la fois un roman d'aventures, historique, psychologique, social et métaphysique.

Dans le passage proposé, Cosette, enfant abandonnée, se trouve dans la forêt, seule, près de la source où ses maîtres l'ont envoyée puiser de l'eau.

Le passage mêle la description à une certaine tonalité à la fois fantastique et pathétique, tout en s'attachant au pouvoir de la nature et à la fascination effrayante qu'elle inspire au personnage.

On peut alors se demander : comment Hugo passe-t-il d'une description de la forêt comme environnement naturel à la construction d'un univers symbolique marqué par l'angoisse ?D'une part, il apparaît que le lieu de la nature est un espace inquiétant qui devient cadre du registre fantastique.

D'autre part, Hugo met en scène une nuit symbolique, qui nous fait passer de l'angoisse individuelle de l'enfant-protagoniste à la dimension universelle de la peur. D'une part, le lecteur est en présence d'une nature cadre de l'action, espace qui devient celui de l'expression d'une dimension effrayante qui rapproche ce texte du genre fantastique. D'abord, les éléments naturels qui auraient pu être anodins sont détournés et amplifiés pour prendre une dimension effrayante, au-delà du réel.

Le décor est mis en place peu à peu, avec l'évocation de ce qui se trouve « au-dessus de [la] tête » (ligne 1) de l'enfant : elle est en présence non d'un ciel banal, mais bien d'un véritable « couvercle », comparable à celui qu'évoque Baudelaire dans son poème « Spleen » Ce ciel revêt un sens particulier parce que son aspect est singulier : il est en effet « couvert de vastes nuages noirs » De plus, ce ciel ne reste pas ciel mais devient « voûte monstrueuse » à la fin du texte : la progression est nette vers un univers angoissant qui révèle sa dimension la plus cauchemardesque, la plus improbable.

Le monde ne reste pas naturel, mais devient, par la métaphore de l'architecture, une forme de construction mentale, une barrière de plus, une limite verticale : un toit qui est peut-être aussi l'esprit même de l'enfant. Plus encore, l'impression d'étrangeté que transmet le paysage est particulièrement mise en valeur.

Ainsi, la présence de Jupiter fait de ce décor le lieu non seulement de la nature proche, de la forêt, mais encore de l'univers tout entier, du cosmos et de ses astres.

Jupiter est une « grosse étoile » (ligne 4), une « planète », qui n'est pas totalement détachée de l'univers terrestre.

En effet, la brume « élargissait l'astre », c'est-à-dire que ce trait de fumée qui voile l'horizon fait le lien, sert de lieu de passage : l'horizon devient seuil, le lieu où le monde lointain du cosmos, que l'on ne peut jamais atteindre, se fait proche dans une lueur « spectrale ». La présence de cette planète est maléfique : elle ne représente nulle aspiration vers un inconnu séduisant ou une course à la colonisation du ciel dans un esprit de découverte et de progrès.

Cet astre est le lieu du lointain et surtout du terrifiant, du dangereux : la brume, en « couche épaisse » (le trait est particulièrement accusé), lui donne une « rougeur horrible » Autrement dit, si le personnage lève les yeux, il voit dans le ciel non un repère, mais un astre effrayant qui fait comme « une plaie lumineuse » dans le firmament.

Hugo écrit bien « plaie lumineuse », « rougeur horrible » : la couleur est au service du sinistre, et parcourt tout le texte de son champ lexical, renforçant l'impression d'inconfort face à ces teintes étranges, inhabituelles, fantastiques, donnant au paysage une impression onirique ou plutôt cauchemardesque.

La tonalité de couleur répond essentiellement à la thématique de l'obscurité : il n'y à nulle « clarté » (ligne 16), mais une « opacité fuligineuse » : la couleur de la suie, cette teinte grisâtre et envahissante, véhicule de l'ennui et de l'insipide, qui recouvre tout.

Le rouge lui-même prend une connotation effrayante, il n'est plus la couleur de la passion amoureuse, mais « empourpre lugubrement » l'horizon (ligne 6) Il ne s'agit pas de la pourpre des souverains dans leur grandeur majestueuse, mais d'une symbolique du sang, une teinte certes superbe, mais aussi tragique, qui jette son obscurité diffuse sur l'horizon, pour en faire un lieu de l'incertain.

Le monde va donc revêtir un aspect terrifiant parce que Hugo fait le choix d'une mise en scène : Jupiter, un arbre, la brume en eux-mêmes portent certes des échos inquiétants, mais l'accumulation d'adjectifs rend l'effet de sinistre criant : la rougeur est « horrible », le vent est « froid » (ligne 8), l'obscurité est « vertigineuse » : tout invite à la subjectivité, il n'y a pas d'affirmation rationnelle d'un phénomène physique (la brume), mais l'expression des impressions intimes et sensibles, de l'immédiateté de la matière dans son surgissement premier. Les éléments naturels sont donc détournés, n'ont pas de sens objectif, mais sont infléchis irrémédiablement, ce qui conduit à une description angoissante de l'étouffement du personnage.

En effet, on a la sensation que Cosette, mais aussi à travers elle le lecteur, est étouffée par le monde qui l'entoure.

La nature n'est pas repos ou refuge de l'âme, elle est encerclement.

Cette impression est due notamment à l'écriture même de l'auteur, qui, dans le quatrième paragraphe, adopte une forme presque lapidaire, utilisant des structures de phrases simples, en parallélisme de construction : sujet enrichi d'adjectifs, verbe à. »

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