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Extrait de "La beauté du diable" - Louis Aragon in Le Roman Inachevé.

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Extrait de "La beauté du diable" - Louis Aragon in Le Roman Inachevé. Jeunes gens le temps est devant vous comme un cheval échappé Qui le saisit à la crinière entre ses genoux qui le dompte N'entend désormais que le bruit des fers de la bête qu'il monte Trop à ce combat nouveau pour songer au bout de l'équipée [...] Celui qui croit pouvoir mesurer le temps avec les saisons Est un vieillard déjà qui ne sait regarder qu'en arrière On se perd à ces changements comme la roue et la poussière Le feuillage à chaque printemps revient nous cacher l'horizon [...] Enfance Un beau soir vous avez poussé la porte du jardin Du seuil voici que vous suivez le paraphe noir des arondes Vous sentez dans vos bras tout à coup la dimension du monde Et votre propre force et que tout est possible soudain [...]

« Le texte qui est proposé ici est extrait d'un poème intitulé « La Beauté du diable ».

C'est après « Sur le pont Neuf j'ai rencontré », le deuxième texte de l'autobiographie poétique d'Aragon, Le Roman inachevé, publié en 1956. Ce recueil de poèmes reprend la trame du poème précédent Les Yeux et la Mémoire, publié en 1954.

C'est un ensemble de poèmes à la première personne, qui recomposent de manière fragmentaire l'autobiographie du poète et ses opinions devant les événements de sa vie ou du monde.

Le texte que nous allons étudier ne présente pas de souvenirs directement personnels, mais propose plutôt, ce qui convient assez bien à l'ouverture d'un recueil à vocation autobiographique, une réflexion sur le temps qui passe et un hymne à la jeunesse.

Le titre est d'ailleurs évocateur : La Beauté du diable est également le titre d'un film de René Clair, daté de 1950, qui reprend librement le thème de Faust échangeant avec Méphisto son âme contre la jeunesse et la toute-puissance amoureuse et sociale. L'originalité d'Aragon réside ici moins dans le thème lyrique éternel de la fuite du temps et surtout dans l'opposition entre la finitude de l'homme opposé au temps cyclique de la nature, que dans la conclusion qui en est tirée, celle d'un hymne à la jeunesse, mis en valeur par un vers de seize pieds, fort rare, quoique vanté au XXe siècle et occasionnellement repris par Saint-John Perse. Aragon développe dans ce poème l'opposition entre deux temporalités, celle orientée vers la mort qui signe la condition humaine et le temps cyclique de la nature.

Rappelons pour mémoire que cette opposition appartient aux grands thèmes lyriques traditionnels et que Ronsard entre autres y recourt dans le poème : « Quand je suis vingt ou trente mois Sans retourner en Vendômois.

» La temporalité humaine apparaît dans les deux premières strophes adressées aux « jeunes gens ».

Le cycle naturel fait l'objet du troisième quatrain, tandis que le temps humain réapparaît dans les deux dernières strophes. La conventionalité du thème de réflexion n'échappe pas bien sûr à Aragon comme le montre le vers 14: « A quoi sert-il vraiment de dire une telle banalité » qui fait écho au lieu commun du vers 13 : « Que le temps devant vous jeunes gens est immense et qu'il est court » servi par la longueur exceptionnelle des seize syllabes. Comment Aragon insuffle-t-il quelque originalité à l'évocation de ces deux temporalités ? Le cycle naturel est évidemment évoqué à travers des termes empruntés à la nature : « saisons, poussière, feuillage, printemps, horizon ».

La dualité entre le cycle de la nature et la finitude de la condition humaine apparaît à travers des oppositions de mots comme « roue » qui s'oppose à « horizon », ou * regarder en arrière » et « chaque ».

Le temps de l'homme est orienté vers la mort ainsi que le soulignent des termes comme « vieillard déjà, regarder en arrière ». L'entreprise de l'homme est vaine : « Celui qui croit pouvoir...

On se perd à ces changements ».

Le temps naturel intéresse d'ailleurs moins Aragon que la temporalité humaine à laquelle sont dévolues quatre strophes sur cinq, ce qui n'étonne guère dans un poème consacré à la jeunesse et servant quasi d'ouverture à un recueil autobiographique. Tous les termes relatifs à l'espace temporel humain indiquent que le temps est un vecteur orienté vers la mort, une ligne et non un cercle ou une spirale.

On peut opérer un classement entre les prépositions, les images et le champ lexical du temps.

Les prépositions témoignent d'une spatialisation du temps, ce qui facilite la compréhension et la représentation du temps qui s'écoule.

Relevons dans la première strophe « devant vous, au bout », dans la seconde, de nouveau la préposition « devant » et son antonyme dans le registre temporel « après » (« après le repas »).

La quatrième strophe reprend en refrain avec une légère variante le vers « Que le temps devant vous jeunes gens...^>. L'originalité d'Aragon apparaît principalement dans le choix "des métaphores filées qui organisent la structure de chacune des strophes.

La première se noue autour du dressage d'un cheval et de la course folle qui emporte le cavalier et sa monture, la seconde autour d'un festin, de son attente et de son dénouement et la dernière se situe dans un jardin.

Chaque métaphore possède son propre déroulement, sa temporalité interne : l'aventure qui y est évoquée décrit la fuite du temps et l'écoulement de la vie.

Examinons ces repères temporels à l'intérieur des strophes une, deux et cinq (la troisième étant liée à la nature et la quatrième livrant les conclusions des constatations précédentes).

Dans la première strophe, on a d'abord la vision du cheval (vers 1), puis la mise en selle (vers 2), puis la course (vers 3) et enfin la fin de « l'équipée » évoquée « en creux » dans le dernier vers : « Trop à ce combat nouveau pour songer au bout de l'équipée ». Dans la seconde strophe, c'est le déroulement du festin qui donne sa structure au quatrain : avant (avec la comparaison « comme un appétit précoce », et l'attente psychologique introduite par les termes de savoir, choisir, se promettre), pendant avec le vers 3 qui correspond au début du festin : « Et la nappe est si parfaitement blanche qu'on a peur du vin » et après avec le vers 4 également annoncé comme inéluctable, quoique non perçu réellement (de même que le « bout de l'équipée » dans la première strophe) : « Et de l'atroce champ de bataille après le repas des noces ». La dernière strophe, qui vient après les réflexions à peine plus abstraites de la quatrième strophe et légèrement différente car la métaphore filée n'y occupe que les deux premiers vers.

Le choc entre les termes évoquant le temps y est plus ramassé et plus fort.

« Enfance » en tête du vers 1 appelle immédiatement en tête du vers 2 le mot « deuil », mis en valeur par le contre-rejet (il y a inversion du complément de nom).

« Du deuil voici que vous suivez le paraphe noir des arondes ». L'appréhension humaine du temps se fait également à travers un vocabulaire spécifique, celui du vieillissement et des âges de la vie.

Ce motif si rebattu des âges de la vie réapparaît ici par l'intermédiaire des destinataires.

Les strophes une, deux et quatre sont dédiées aux jeunes gens, la dernière à l'enfance, tandis que le terme de « vieillard » apparaît au vers 10 et celui de deuil au vers 18 : « Est un vieillard déjà qui ne sait regarder qu'en arrière ». D'autres termes évoquent les périodes de la vie comme les adjectifs « nouveau » (« ce combat nouveau » au vers 4), « précoce » (« comme un appétit précoce » au vers 5). La finitude des choses, leur inscription dans un temps qui se déroule inexorablement apparaît à travers ces métaphores spatiales : « au bout de l'équipée » (vers 4), « regarder en arrière » (vers 10) qui s'opposent à des termes comme « revenir » ou « chaque » qui indiquent au contraire l'immuable périodicité de la nature qui trouve son symbole dans «la roue» (vers 11) : ...

« comme la roue et la poussière, le feuillage à chaque printemps revient nous cacher l'horizon ». L'opposition entre le temps humain et le cycle naturel n'a rien d'original.

Aragon le sait et s'en moque lui-même dans la. »

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