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DORMANTE de Claude Roy, Clair comme le jour

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Toi ma dormeuse mon ombreuse ma rêveuse ma gisante aux pieds nus sur le sable mouillé toi ma songeuse mon heureuse ma nageuse ma lointaine aux yeux clos mon sommeillant oeillet distraite comme nuage et fraîche comme pluie trompeuse comme l'eau légère comme vent toi ma berceuse mon souci mon jour et ma nuit toi que j'attends toi qui te perds et me surprends la vague en chuchotant glisse dans ton sommeil te flaire et vient lécher tes jambes étonnées ton corps abandonné respire le soleil couleur de tes cheveux ruisselants et dénoués mon oublieuse ma paresseuse ma dormeuse toi qui me trompes avec le vent avec la mer avec le sable et la matin ma capricieuse ma brûlante aux bras frais mon étoile légère je t'attends je t'attends je guette ton retour et le premier regard où je vois émerger Eurydice aux pieds nus à la clarté du jour dans cette enfant qui dort sur la plage allongée DORMANTE de Claude Roy, Clair comme le jour

« "Dormante", telle est la femme à laquelle s'adresse le poète.

Ce sommeil procure de fortes impressions au pète, qui choisit de les exprimer sur le mode lyrique.

Nous verrons d'abord comment Claude Roy fait se rejoindre modernité et tradition du lyrisme amoureux, puis comment s'exprime la sensualité féminine, et enfin quelle est l'ambiguïté contenue dans l'image du sommeil de la femme. [Un poème d'amour moderne au lyrisme traditionnel] Ce poème, que nous savons avoir été inspiré à Claude Roy par une jeune femme inconnue, aperçue dans son sommeil sur une plage, n'en prend pas moins la forme d'un poème d'amour moderne au lyrisme traditionnel. En effet, il est disposé en strophes régulières et ses vers sont des alexandrins, au rythme ternaire (alexandrin romantique) ou binaire (alexandrin classique).

On trouve des rejets (v.

15) et des enjambements (v.

11-12), ainsi qu'une diérèse (« capricieuse » au v.

15), qui manifeste une préoccupation de travailler sur les contraintes du vers classique.

Mais la forme se veut moderne sous un autre aspect : celui de la suppression de la ponctuation et des ambiguïtés syntaxiques et sémantiques qu'elle présente ainsi au lecteur. S'il n'y a pas de ponctuation, le lecteur est invité à se laisser porter par la tonalité lyrique du texte et à lire certaines phrases comme si elles se terminaient par un point d'exclamation ; en premier lieu, la plupart commencent par une apostrophe à la femme couvée du regard par le poète : « toi, toi qui..., toi que...

».

On peut remarquer, par ailleurs, l'effet d'amplification qui est donnée à chaque apostrophe par la multiplication des groupes qualifiants, noms ou adjectifs : « Toi ma dormeuse mon ombreuse ma rêveuse », au vers 1 par exemple, ou aux vers 5 et 6 : « distraite comme nuage et fraîche comme pluie/trompeuse comme l'eau légère comme vent ».

L'attachement du poète à la femme se manifeste, par ailleurs, par les adjectifs possessifs attachés à tous les mots qui la qualifient. La manière dont le poète évoque la femme donne aussi ce lyrisme moderne au texte.

Comme dans un blason ou un sonnet à la manière de Pétrarque, le poète évoque le corps féminin dans ses attributs les plus classiques : ses « yeux », ses « cheveux », ses « bras ».

Mais il ajoute des membres que la pudeur ancienne évitait de nommer : les « jambes » et les « pieds nus », le « corps abandonné ».

Par ailleurs, on trouve, d'une part, des qualificatifs connotés positivement, des comparaisons et des antithèses comme les utilisaient les poètes du xvi" siècle : « distraite comme nuage et fraîche comme pluie », « ma brûlante aux bras frais ».

D'autre part, on rencontre également des qualificatifs connotés négativement, ou dont l'emploi, à propos d'une femme, paraît étrange ; le poète choisit même ce mot pour la décrire : « mon ombreuse ».

Or la définition du mot serait, dans son sens habituel : « où il y a de l'ombre ».

Il choisit donc de le détourner, mais aussi d'indiquer ainsi la part de mystère de la femme. Le poète exprime donc un vif attachement à la femme évoquée, en recourant tout à la fois à la tradition du lyrisme et à certains aspects de la poésie amoureuse contemporaine. [La sensualité de la femme] La modernité du poème est également caractérisée par la façon dont le poète exalte la sensualité féminine. Sa situation, tout d'abord, sollicite le fantasme masculin : elle est allongée, nue, ou presque, et endormie, c'est-à-dire livrée au regard de l'homme.

Son sommeil et sa position sont signalés plus de dix fois dans le poème sous des formes différentes ; on peut noter le titre, Dormante, ou les adjectifs « ombreuse », « gisante », « abandonné ».

La nudité, quant à elle, est évoquée deux fois directement, au vers 2 et au vers 19, à propos des pieds de la femme, fantasme érotique banal.

En fait, plusieurs expressions évoquent également cette nudité, mais indirectement, comme aux vers 9, 10 et 11 : « la vague [...] vient lécher tes jambes étonnées / ton corps abandonné respire le soleil ».

Le caractère excitant de la situation naît aussi de ce que le poète imagine des pensées de l'objet de son désir ; elle est sa « rêveuse », sa « songeuse », et ne lui échappe que par là : « ma nageuse », « ma lointaine », « trompeuse comme l'eau ». Dans ce contexte, le poème multiplie les notations de sensations, dont la connotation est fréquemment sexuelle.

La métaphore de l'œillet, au vers 4 (« mon sommeillant œillet ») appelle le sens olfactif, mais évoque aussi une ouverture béante.

Apparaissent aussi la fraîcheur et la brûlure, qui font appel au sens du toucher.

Cependant, la brûlure de la femme est aussi une expression du désir sexuel. Ce sont par ailleurs l'eau et les éléments naturels, qui achèvent de donner au texte une sensualité profonde.

Au vers 2, « les pieds nus » voisinent avec « le sable mouillé ».

À la troisième strophe, la vague mime la caresse amoureuse : elle « glisse dans ton sommeil/te flaire et vient lécher tes jambes étonnées ».

Enfin, les « cheveux [sont] ruisselants et dénoués ».

C'est pourquoi, non seulement la femme s'identifie avec la nature, par sa sensualité, mais elle semble faire l'amour avec elle ; de « trompeuse comme l'eau légère comme le vent » (v.

6), la femme devient sujet d'un acte amoureux : « toi qui me trompes avec le vent avec la mer / avec le sable » (v.

14-15). La sensualité de la femme et de la nature est donc au cœur du texte, au cœur de la fascination du poète pour le spectacle de la femme abandonnée dans son sommeil au désir. [L'ambiguïté liée au sommeil] Mais le sommeil de la femme provoque une impression ambiguë chez le poète. Il est en effet réduit à l'impuissance, condamné à user de son seul regard, dans l'attente du réveil de la femme : « toi que j'attends » (v.

8), « je t'attends je t'attends je guette ton retour ».

Les quatre premières strophes ont rendu cette attente insupportable, et la répétition du même verbe souligne l'impatience du poète.

Or cette impatience est teintée d'inquiétude, car le sommeil de la femme est semblable à la mort. En effet, dès le début du poème, la femme est présentée comme une « gisante », ce qui est le terme employé pour les statues funéraires ; elle semble donc privée de vie, au sens de mouvement.

Pour évoquer ses rêves, le poète utilise ce mot ambigu, connoté négativement : « toi qui te perds » (v.

9).

La métaphore de « l'étoile » semble l'envoyer au ciel définitivement.

La référence à Eurydice renvoie également à l'idée de mort ; celle-ci fut l'épouse mythique d'Orphée, poète et musicien des dieux.

Elle mourut, piquée par un serpent, sur le rivage. Orphée, désespéré, obtint la permission d'aller la chercher aux enfers, mais il ne put la ramener jusqu'au bout : elle mourut une seconde fois.

Le lieu de sa mort rend le rapprochement avec la femme « sur la plage allongée » encore plus clair.

Pourtant, le symbole de mort associé à Eurydice se mêle à des images d'espoir et de renaissance.

Les trois derniers vers du poème évoquent le réveil de la belle : « je guette ton retour / et le premier regard où je vois émerger / Eurydice aux pieds nus à la clarté du jour / dans cette enfant qui dort ».

Et derrière ce réveil, c'est Aphrodite sortie des eaux ou Eurydice immortalisée par l'amour, qu'il attend, c'est-à-dire la transformation de l'« enfant » en femme, l'accomplissement des promesses de sexualité qui sont en elle. A la fois sommeil et mort, réveil et renaissance, ou plutôt naissance à une autre vie, tous ces états sont ceux que le poète prête à cette femme encore enfant. [Conclusion] À travers la poésie, le poète cherche donc à saisir et à accompagner ce moment privilégié où une jeune fille rayonne de sensualité, à l'aube de sa vie de femme.

Second Orphée, Claude Roy voudrait réussir là où le prince des poètes a échoué.. »

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