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Dans quelle mesure Pascal, en s'inspirant de Montaigne, a-t-il néanmoins affirmé son originalité ?

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On a souvent reproché à Pascal de s'être inspiré étroitement de Montaigne et il est incontestable qu'il a fait aux Essais de larges emprunts. Mais l'esprit qui anime l'auteur des Pensées est, comme il a pris soin de le préciser lui-même, très différent de celui de son modèle. Aussi l'utilisation qu'il fait de ces données initiales aboutit-elle à des conclusions opposées et la forme, même si elle peut paraître à plusieurs reprises presque identique à celle qu'adopte Montaigne, témoigne de sa vigoureuse originalité.

« INTRODUCTION On a souvent reproché à Pascal de s'être inspiré étroitement de Montaigne et il est incontestable qu'il a fait aux Essais de larges emprunts.

Mais l'esprit qui anime l'auteur des Pensées est, comme il a pris soin de le préciser lui-même, très différent de celui de son modèle.

Aussi l'utilisation qu'il fait de ces données initiales aboutit-elle à des conclusions opposées et la forme, même si elle peut paraître à plusieurs reprises presque identique à celle qu'adopte Montaigne, témoigne de sa vigoureuse originalité. I.

PASCAL S'INSPIRE ÉTROITEMENT DE MONTAIGNE Le thème A première vue les parentés entre les deux œuvres semblent indiscutables.

Par son thème, Y Apologie de Raymond Sebond pouvait paraître annoncer l'apologie de la religion chrétienne que préparait Pascal : en répondant aux détracteurs du théologien toulousain, Montaigne se posait lui-même en défenseur du christianisme. Les lecteurs Les deux écrivains s'adressent en outre auxquels il s'adresse aux mêmes lecteurs : les libertins que Montaigne, selon sa propre formule, se propose de « secouer rudement ».

Le fait est d'autant plus frappant que l'époque de Montaigne est déchirée par les querelles religieuses et que le débat essentiel oppose les partisans convaincus du catholicisme et de la Réforme.

Les libertins sont loin d'être au xviie siècle, de la même manière, au premier plan de l'actualité. Les idées Enfin plusieurs des idées fondamentales des Pensées se trouvaient déjà dans Y Apologie.

Avant Pascal, Montaigne avait souligné la petitesse de l'homme au sein de l'univers, l'absence de base solide et rationnelle des institutions humaines, la fantaisie de ces lois qui varient d'un lieu à l'autre, qui sont « municipales » et non universelles ; enfin l'incertitude du jugement et les erreurs des sens.

La conclusion qu'il donne à son Apologie de Raymond Sebond énonce déjà une vue essentielle de Pascal : dans son infirmité, l'homme pour s'élever au-dessus de lui-même ne saurait trouver de recours qu'en Dieu. II ORIGINALITÉ DE PASCAL Le but poursuivi Pourtant l'œuvre de Pascal reste originale. En dépit de ce que pourrait laisser croire son sujet, Y Apologie de Raymond Sebond ne propose pas le même but que les Pensées. Pascal d'ailleurs ne se fait pas d'illusion sur ce point.

A ses yeux, Montaigne s'amuse seulement à humilier les hommes, il ne paraît pas vouloir se rendre compte de ce que leur état comporte de tragique et il ne leur inspire pas vraiment le désir de s'évader de cet état, par un recours à Dieu.

Bien plus, non seulement il n'est pas neutre, mais son influence s'exerce dans le sens inverse de celui qu'il faudrait : « il inspire une nonchalance du salut, sans crainte et sans repentir ». La portée de l'œuvre On conçoit dès lors aisément que Pascal ne se contente pas d'emprunter à Montaigne la finesse de ses analyses. Il leur donne une tout autre portée.

Montaigne se bornait à montrer que la condition de l'homme ne s'accordait pas avec ses aspirations.

Pascal part de la même remarque : mais en peignant l'homme pris entre ces deux infinis de grandeur et de petitesse, il le place en face du problème inquiétant de sa double nature et l'amène à trouver dans la religion chrétienne la solution de cette énigme. Comme Montaigne, il nous entretient de la mort.

Mais il l'explique différemment.

L'auteur des Essais voit dans la mort un simple phénomène naturel.

Pour Pascal, c'est un accident survenu dans l'histoire de l'humanité à la suite du péché originel.

Et si cette explication ne paraît pas entièrement satisfaisante à la raison, il faut en accuser la faiblesse de notre entendement : « Ce sont choses qui se sont passées dans l'état d'une nature toute différente de la nôtre et qui passent l'état de notre capacité présente.

» Les limites assignées Encore Pascal ne se complaît pas à la raison comme Montaigne à étaler l'impuissance de la raison.

A ses yeux, au contraire, il faut se garder de deux excès : « exclure la raison et n'admettre que la raison.

» C'est pourquoi il en fixe strictement les limites.

Dans le chaos des faits, Montaigne voyait pour l'esprit une occasion de s'égarer plutôt que de s'instruire ; Pascal, lui, montre l'homme capable d'isoler dans la complexité des phénomènes tel ou tel ordre de causes.

Mais il le déclare incapable de découvrir les lois qui régissent la nature.

Aussi la science est-elle incomplète et relative.

La dernière démarche de la raison est par suite de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la dépassent et, en fin de compte, « il n'y a rien de plus conforme à la raison que ce désaveu de la raison ». Le style Pourtant c'est encore dans le domaine du style que l'originalité de Pascal se manifeste d'une manière plus frappante. Nombreux sont les passages de Montaigne qu'il suit, pour ainsi dire pas à pas.

Mais, ce faisant, il y met néanmoins sa marque personnelle.

Là où Montaigne avait dit que « la fièvre continue peut altérer notre âme », il précise plus étroitement le domaine où s'exerce cette altération due aux maladies et il écrit qu'« elles nous gâtent le jugement et les sens ».

En poussant ainsi plus loin l'analyse, il a fait sienne l'idée de Montaigne et en renouvelle en même temps l'expression.

Son talent personnel s'affirme encore dans le dessin de ses phrases.

Celles de son modèle se déploient souvent avec complaisance tandis que Pascal cherche d'instinct la densité. En un long développement Montaigne s'amuse à narrer sans hâte la comique aventure de ce philosophe que l'on aurait logé « au haut des tours de Notre-Dame de Paris»; il s'attarde à nous évoquer tous les savants raisonnements par lesquels notre homme cherche vainement à se rassurer et il complète encore sa démonstration par un autre exemple que son imagination concrète situe dans le même cadre.

Les deux exemples chez Pascal n'en feront plus qu'un et tous les éléments essentiels de l'un et de l'autre y seront utilisés.

Mieux encore, la phrase rigoureusement charpentée, où ne figure aucun mot superflu, tient en trois lignes.

Ailleurs, une simple phrase exclamative suffit à Pascal à énoncer cet exemple de la partialité des jugements humains : « Et combien un avocat bien payé par avance trouve-t-il plus juste la cause qu'il plaide ».

Or Montaigne avait consacré une dizaine de lignes à exposer nonchalamment le même exemple. Mais surtout il manque à l'auteur des Essais cette chaleur de conviction et ce zèle qui animent les Pensées.

En dépit des épithètes emphatiques, l'évocation de «ce branle admirable de infinie » laisse le lecteur assez froid.

Or c'est de ce texte que s'est inspiré Pascal dans sa célèbre page, si riche en puissance d'émotion et de suggestion, sur les deux infinis. CONCLUSION On ne saurait donc sans injustice accuser Pascal de plagiat.

Sans doute Montaigne est-il sans cesse présent dans les Pensées mais c'est, en fin de compte, pour fournir des armes contre lui-même.

Quand Pascal emprunte à son modèle la matière d'un développement, il reste personnel dans la manière.

11 pratique déjà cette imitation originale qui va marquer toutes les grandes œuvres de notre période classique.. »

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