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Auguste de Villiers de L'Isle-Adam Contes cruels

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À Monsieur Léon Dierx. Bonnes gens, vous qui passez, Priez pour les trépassés. Inscription au bord d'un grand chemin. Ô belles soirées! Devant les étincelants cafés des boulevards, sur les terrasses des glaciers en renom, que de femmes en toilettes voyantes, que d'élégants "flâneurs" se prélassent! Voici les petites vendeuses de fleurs qui circulent avec leurs corbeilles. Les belles désœuvrées acceptent ces fleurs qui passent, toutes cueillies, mystérieuses... - Mystérieuses? - Oui, s'il en fut! Il existe, sachez-le, souriantes liseuses, il existe, à Paris même, certaine agence sombre qui s'entend avec plusieurs conducteurs d'enterrement luxueux, avec des fossoyeurs même, à cette fin de desservir les défunts du matin en ne laissant pas inutilement s'étioler, sur les sépultures fraîches, tous ces splendides bouquets, toutes ces couronnes, toutes ces roses, dont, par centaines, la piété filiale ou conjugale surcharge quotidiennement les catafalques. Ces fleurs sont presque toujours oubliées après les ténébreuses cérémonies. L'on n'y songe plus; l'on est pressé de s'en revenir; - cela se conçoit!... C'est alors que nos aimables croquemorts s'en donnent à cœur-joie. Ils n'oublient pas les fleurs, ces messieurs! Ils ne sont pas dans les nuages. Ils sont gens pratiques. Ils les enlèvent par brassées, en silence. Les jeter à la hâte par-dessus le mur, dans un tombereau propice, est pour eux l'affaire d'un instant. Deux ou trois des plus égrillards et des plus dégourdis transportent la précieuse cargaison chez des fleuristes amies qui, grâce à leurs doigts de fées, sertissent de mille façons, en maints bouquets de corsage et de main, en roses isolées, même, ces mélancoliques dépouilles. Les petites marchandes du soir alors arrivent, nanties chacune de sa corbeille. Elles circulent, disons-nous, aux premières lueurs des réverbères, sur les boulevards, devant les terrasses brillantes et dans les mille endroits de plaisir. Et les jeunes ennuyés, jaloux de se bien faire venir des élégantes pour lesquelles ils conçoivent quelque inclination, achètent ces fleurs à des prix élevés et les offrent à ces dames. Celles-ci, toutes blanches de fard, les acceptent avec un sourire indifférent et les gardent à la main, - ou les placent au joint de leur corsage. Et les reflets du gaz rendent les visages blafards. En sorte que ces créatures-spectres, ainsi parées des fleurs de la Mort, portent, sans le savoir, l'emblème de l'amour qu'elles donnent et de celui qu'elles reçoivent. Auguste de Villiers de L'Isle-Adam Contes cruels

« L'idée dominante est déjà présente dans le titre «Fleurs de ténèbres» qui associe deux mots d'acceptions très différentes. Si le vocable fleurs évoque la fraîcheur, la grâce, le renouveau de la nature, le mot « ténèbres », lui, évoque le jour qui faiblit, la crainte de la nuit, l'obscurité de la mort, la sombre malfaisance de l'au-delà, la perdition et la damnation. C'est donc associer l'espérance de vie à la certitude de la mort. Étrange association donc que celle que fait pressentir le titre, étrange liaison entre ces deux mots joints par la préposition de qui indique l'origine; quelles sont donc ces fleurs surgissant des ténèbres? quel est ce lien entre les fleurs et la mort? C'est ce que Villiers de l'Isle-Adam se propose de retracer dans ce très bref récit, tiré des «Contes cruels». L'épigraphe, placé en tête, est constitué par deux vers d'origine très ancienne et qui courent toujours dans les mémoires, évoquant la mort qui rôde et la survie obscure des trépassés, dans l'au-delà. A l'épigraphe s'opposent les paragraphes 1 et 2. En effet, tout le conte est bâti sur des oppositions: nous avons expliqué celle du titre. Maintenant c'est le début du conte «ô belles soirées» qui s'oppose à l'évocation des défunts contenue dans l'épigraphe, comme la vie s'oppose à la mort. Mais, de quelle vie s'agit-il? La vie facile, brillante et factice des amateurs de plaisirs nocturnes, qui «devant les étincelants cafés des boulevards» essaient d'oublier ou de nier les ténèbres dont la ville est couverte. Le récit proprement dit commence donc par l'évocation de «Paris, la nuit» à l'époque, mais la curiosité du lecteur est éveillée dès le second paragraphe, par l'intrusion de l'auteur, intervenant directement dans le récit pour susciter l'intérêt et réveiller l'attention, le récit se poursuit au début du paragraphe 3. C'est alors que débute la révélation de l'origine mystérieuse de ces fleurs qui se vendent à la nuit tombée. Une apostrophe aux lecteurs, ou plutôt aux «souriantes liseuses», une certaine insistance dans le ton, dans l'expression, sont là pour relancer le récit et éveiller la curiosité, selon un procédé familier aux conteurs. L'auteur fait d'abord allusion à « certaine agence sombre » aux activités encore indéterminées, mais qui s'acoquine avec les fossoyeurs, les conducteurs d'enterrements luxueux. Une atmosphère de crainte, de deuil naît de cette évocation des sépultures, des catafalques et s'oppose à l'évocation des « splendides bouquets, des couronnes et des roses». Mais, l'ironie de l'auteur est présente, qui oppose dans deux paragraphes consécutifs (3, 4) l'abondance des fleurs dont «la pitié filiale ou conjugale surcharge quotidiennement les cimetières » et l'oubli presque immédiat qui suit «ces ténébreuses cérémonies» : «l'on n'y songe plus, l'on est pressé de s'en revenir », souligne l'auteur qui ajoute encore un trait cruel : « cela se conçoit », dénonçant ainsi la contradiction entre les rites et les coutumes qui accompagnent le deuil et le besoin d'oubli quasi immédiat dont témoignent les survivants. Et le récit prend un ton allègre dans les paragraphes 5 et 6, qui décrivent la technique mise au point par ces détrousseurs de tombes. Le vocabulaire cesse d'être sombre et sinistre, pour devenir alerte et incisif : « nos aimables croque-morts», ...«à cœur joie»... «ces messieurs» sont «gens pratiques» etc. « égrillards et dégourdis ». Inversement, les fleurs, à partir du moment où elles quittent les enceintes du cimetière gardent de leur passage dans ces lieux un caractère funèbre et malsain ; elles deviennent ces « mélancoliques dépouilles » et comme les messagères de la mort. Une sorte de mouvement circulaire parcourt le texte ; voici revenues les fleurs sur le boulevard, et le paragraphe 7 fait directement écho au paragraphe 2. Après la parenthèse que constitue l'explication par l'auteur du détournement des fleurs de leur destin initial, le récit reprend, tel qu'il avait été amorcé aux paragraphes 1 et 2 et la description des petites bouquetières et de leur activité du soir se poursuit, mais elles se faufilent à travers le texte, comme à la terrasse des cafés car ce n'est pas sur elles que se centre la description, mais sur les « femmes aux toilettes voyantes » et les « élégants flâneurs » qui se prélassent aux terrasses des glaciers. Et l'auteur laisse percer à nouveau une allègre férocité. Ce ne sont pas de belles jeunes filles, ou des femmes épanouies, qu'il décrit. Il semble qu'une certaine satire de la société se fasse jour à travers les dénominations qu'il emploie et les traits qu'il relève: «ces dames» ne sont que «de belles désœuvrées», tandis que leurs compagnons sont décrits comme «de jeunes ennuyés, jaloux de se faire bien voir» de celles pour lesquelles ils n'éprouvent pas des sentiments ardents, mais seulement «quelque inclination» superficielle. Et, cet univers de clinquant, de luxe facile, va se métamorphoser sous les yeux du lecteur : les fleurs, symbole de jeunesse et de bonheur sont devenues comme vénéneuses: elles détruisent (paragraphes 9, 10, 11) celles qui les touchent, « les acceptent avec un sourire indifférent et les gardent à la main » « ou les placent à leur corsage ». Les deux derniers paragraphes sont placés sous le signe de la mort ; déjà les visages ont perdu l'éclat naturel de la jeunesse : poudrés, fardés, ils ont une apparence morbide, qui s'accuse à la lumière crue du gaz. Les traits des jeunes femmes s'altèrent, elles se transforment en «créatures-spectres» «parées des fleurs de la mort». Le récit bascule ainsi dans le fantastique, nous retrouvons la tonalité funèbre qu'annonçait le titre et l'épigraphe, et le passage se termine sur l'évocation de cet amour fatal « qu'elles donnent et qu'elles reçoivent », amour qui désormais ne peut plus être que morbide et empoisonné. Dans ce bref passage, Villiers de l'Isle-Adam a su évoquer, de manière très convaincante, l'atmosphère brillante et frelatée des plaisirs nocturnes, la corruption née du luxe et le pouvoir maléfique de tout ce qui touche à la mort : les fleurs des cimetières volées et vendues pour de l'argent, vont corrompre jusqu'à la beauté et à l'amour humain. »

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