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ARAGON ( Poèmes des années soixante): "Jeunes gens qui parlez tout bas / Quand je passe / Ecoutez s'éloigner mes pas…"

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Le texte s'organise autour d'une série d'oppositions. Entre le locuteur et le récepteur, l'incompréhension dresse une barrière. A ce titre, l'étude des pronoms est significative. D'un côté le pronom « vous », « jeunes gens », terme collectif où l'âge apparaît comme le dénominateur commun, de l'autre le « je », moi singulier, qui martèle par trois fois les vers du premier quatrain. On notera, à ce propos, la correspondance de deux sons voisins « jeunes » et « je ». Toutefois (1), la confrontation qui structure le poème est un instant rompue par la présence de deux éléments à la troisième personne, « la fille », « la lune » (2), éléments féminins. Toutes deux interviennent comme facteurs de séparation. La jeune fille, défiante à l'égard du poète, lui trouve « un air de l'au-delà » (2). La lune joue, aussi, un rôle négatif. Dès le 'axe siècle, Baudelaire dépeint le lunatique comme un être inquiétant, fantasque, proche de la folie. La planète influence maléfiquement ceux qui sont nés sous un tel signe. Aragon n'échappe pas à sa triste emprise et les termes employés à la rime « grimaces », « falbalas », « glace » sont dépréciatifs.

« Le texte s'organise autour d'une série d'oppositions.

Entre le locuteur et le récepteur, l'incompréhension dresse une barrière.

A ce titre, l'étude des pronoms est significative.

D'un côté le pronom « vous », « jeunes gens », terme collectif où l'âge apparaît comme le dénominateur commun, de l'autre le « je », moi singulier, qui martèle par trois fois les vers du premier quatrain.

On notera, à ce propos, la correspondance de deux sons voisins « jeunes » et « je ». Toutefois (1), la confrontation qui structure le poème est un instant rompue par la présence de deux éléments à la troisième personne, « la fille », « la lune » (2), éléments féminins.

Toutes deux interviennent comme facteurs de séparation.

La jeune fille, défiante à l'égard du poète, lui trouve « un air de l'au-delà » (2).

La lune joue, aussi, un rôle négatif.

Dès le 'axe siècle, Baudelaire dépeint le lunatique comme un être inquiétant, fantasque, proche de la folie.

La planète influence maléfiquement ceux qui sont nés sous un tel signe.

Aragon n'échappe pas à sa triste emprise et les termes employés à la rime « grimaces », « falbalas », « glace » sont dépréciatifs. Il ne suffit pas de constater une rupture, il faut aussi l'interpréter (3).

La jeunesse est explicitement formulée.

En revanche (1) le vieillissement du « je » n'apparaît pas directement.

Il est suggéré dans l'apostrophe « jeunes gens » que seul un homme « déjà âgé » peut prononcer avec un certain ton protecteur et respectable.

Il est présent, aussi, par la notoriété d'Aragon dont tout lecteur sait approximativement à quelle génération il appartient lorsqu'il écrit ce poème.

Pour le public de 1983, les dates (1897-1982) fournissent des indications précises.

A ces renseignements hors texte, s'ajoutent des éléments strictement textuels.

L'au-delà du deuxième quatrain annonce une disparition prochaine ; il contraste avec « cette vie à talons plats » dont le prosaïsme illustre le quotidien, le modernisme.

La référence à la lune s'ancre, alors, dans une tradition poétique qui n'est plus de « ce » temps, et même atteint une perspective intemporelle.

Par son âge, le locuteur échappe à la fixation dans le présent (3). La discordance entre deux générations se traduit pas les couples d'opposition mouvement, non-mouvement.

Le passage, l'errance caractérisent le poète.

Les verbes abondent : « s'éloigner », « traversant (l'espace) » (2).

Ils sont trop nombreux pour être tous cités.

Aragon donne, en tête, le refrain intégral composé de trois vers ; puis à chaque fois, il le tronque d'un vers, si bien que la rime « je passe » crée une attente que seule, la fin du poème remplira avec la reprise complète de l'octosyllabe quatre fois retardé : « Ecoutez s'éloigner mes pas.

» De façon plus évidente, on relèvera le parallélisme de construction et de sonorité : « j'en viens, j'y vais ».

A l'inverse (1), le champ lexical de la stabilité est plus pauvre : « ici », « restez là ».

Comment expliquer cette discrétion alors que l'âge paraissait de façon plus manifeste ? Sans doute parce que le poète ne parvient pas à fixer son regard.

Pris dans une perpétuelle instabilité, son attention ne discerne plus des individus dans la collectivité des jeunes : « Je vous vois, je ne vous vois pas.

» (2) L'incompatibilité se creuse encore (1) avec le vers : « J'arrive à l'heure où l'on s'en va. Accentués de par leurs places, les deux vers expriment bien des rapports antinomiques. La fréquence du rythme binaire « j'en viens/j'y vais », « selon que la/lune ou non...

», « Je vous vois/je nt vous vois pas » ...

souligne la présence de deux pôles indépendants l'un de l'autre.

L'octosyllabe se prête à la disposition 4 + 4, c'est le cas pour « En allez-vous ou restez là » ou 1 2 3 4 5 6 7 8 « me trouve un air de l'au-delà » 1 2 3 4 5 6 7 8 Cependant l'écrivain n'abuse pas de cette disposition et les ruptures sont fréquentes avec le rythme 3 + 5 = « jeunes gens / qui parlez tout bas » 12345678 ou avec le rejet brutal « selon que la lune ...

».

Ici la dissociation permet d'accentuer l'article placé, inhabituellement à la rime, ce qui ajoute une allitération en 1. Cette irrégularité se justifie par l'art du poète.

Un procédé trop répétitif aurait frôlé la monotonie, qui n'est d'ailleurs pas toujours évitée avec l'insistance des rimes en [a] et [as'.

La diversité stylistique s'explique aussi par l'ambiguïté qui s'attache à l'attitude du locuteur.

En effet, si le poème se partage clairement entre l'amour, la vie, la jeunesse et la solitude, l'interprétation sur les sentiments suscite une incertitude (3). * * * Le thème de l'étrangeté est cher aux poètes du XIXe siècle.

Baudelaire, par exemple, trouve ces mots pour définir l'Albatros : « prince des nuées », « le Roi de l'Azur », « exilé sur le sol ». Au XXe siècle Aragon s'inquiète aussi de sa relation aux hommes, aux lecteurs, lorsqu'il écrit : « Tout se perd et rien ne vous touche Ni mes paroles ni mes mains Et vous passez votre chemin Sans savoir ce que dit ma bouche.

» Il retrouve ici cette préoccupation mais dans une tonalité personnelle, sorte de confidence où l'homme autant que le poète se trouve engagé.

L'éloignement décrit fait référence « aux pas », c'est-à-dire à la présence physique, et les allusions à l'écriture ne sont pas très distinctes.

Les sentiments qu'inspire l'isolement sont très divers et contradictoires.

On y décèle de l'indifférence, de l'orgueil mais aussi de la lassitude.. »

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